©DR

Par Sylvain Villaume

Plusieurs documentaires disponibles sur le site d’Arte se penchent au chevet du Liban et montrent l’histoire tumultueuse qui a mené le pays et ses habitants de la prospérité au chaos. Voler vers l’Orient compliqué avec des idées simples semble peine perdue…

Plus de 200 morts, au moins 10 000 blessés, 300 000 personnes environ se retrouvant sans abri. Beyrouth, 4 août 2020, 18h08. Dans des entrepôts du port de Beyrouth, l’explosion de 2 700 tonnes de nitrate d’ammonium détruit des quartiers entiers de la capitale libanaise. La même séquence de quelques secondes, filmée depuis un balcon, aux premières loges du drame, ouvre deux des documentaires diffusés par Arte, et actuellement disponibles en vidéo à la demande sur le site de la chaîne. 

Le premier, Liban un pays dans la tourmente, remonte avec force précisions et précieux témoignages le fil d’une histoire tumultueuse qu’il est indispensable de connaître pour appréhender le chaos dans lequel se trouve aujourd’hui le pays qui, un temps, fut considéré comme « la Suisse de l’Orient ». Mais connaître suffit-il à comprendre ? Parmi les nombreux avis autorisés recueillis dans le documentaire, celui de Robert Baer, ex-agent de la CIA, l’agence de renseignements américaine, plante le décor et toute tentative de discernement : « Quand on passe un certain temps au Liban, dit-il, on se rend compte que l’on ne comprendra jamais ce pays. Les Libanais eux-mêmes ne le comprennent pas ! » D’ailleurs, ils y ont renoncé : le Liban est un pays à histoires, mais sans histoire officielle à faire figurer dans les manuels scolaires.

Mettre le Liban en récit, c’est d’abord tenter de résumer l’histoire du Proche-Orient et démêler l’écheveau de foyers de crises multiples et incessantes. Bon courage pour « voler vers l’Orient compliqué avec des idées simples », comme le clamait de Gaulle il y a presque cent ans… Étau fatal : le Liban partage des frontières avec la Syrie, au nord et à l’est, avec Israël, au sud. Ses 200 kilomètres de côte, sur le bassin levantin, lui permettent de regarder vers l’Europe par-dessus la Méditerranée, un horizon bien lointain. S’il arrive que la géographie corrige l’histoire, c’est mission impossible dans cette zone agitée, instable et violente, véritable poudrière où même la carte ne peut rien pour le territoire. Sans doute parce que cette partie du monde est, à la base, un projet mal ficelé : sur les ruines de feu l’empire ottoman, Français et Anglais ont dessiné, en 1917, une région aux frontières ne tenant guère compte d’une réalité complexe. Avec le Liban, la France hérite alors d’une mosaïque de confessions religieuses, de groupes ethniques, de partis politiques au sein de laquelle les alliances ne cesseront de changer, fragmentant lentement mais durablement la société libanaise.

Un temps, le Liban ressemble à un miracle, mais il s’avère relever du mirage : son économie prospère, inondée d’argent par les rois du pétrole et à Beyrouth les habitants jouissent de libertés inédites dans cette partie du monde. Mais au sud du pays, chiites et réfugiés palestiniens qui ont afflué après la guerre des Six-Jours vivent dans la misère et ce déséquilibre entraîne le Liban dans un engrenage de violence. Conséquence de l’escalade des tensions entre communautés chrétiennes et palestiniennes, la guerre civile déclenchée en 1975 causera, jusqu’au début des années 1990, la mort d’au moins 150 000 personnes et en poussera un million d’autres à l’exil. Israël, la Syrie, l’Union soviétique, les Etats-Unis, la France, toutes les tentatives d’ingérence échoueront. Et, aujourd’hui, l’embellie parfois entrevue au cours des vingt dernières années n’est même plus une illusion…

Un autre documentaire, L’épreuve du chaos, souligne quant à lui les fatalités libanaises encore et toujours à l’œuvre après l’explosion d’août 2020 dont personne, absolument personne ne veut assumer la responsabilité. On en a oublié les manifestations qui, en 2019, ont vainement tenté de « récupérer » ce pays irrécupérable, pour ne retenir que l’éternel constat d’élites corrompues ayant confisqué le pouvoir et les richesses d’un peuple méprisé et, de surcroît, sous la menace permanente de ses voisins prêts à en découdre sur son sol. Autre reportage édifiant, Liban : patrimoine en danger illustre le malheur de ce joyau de la Méditerranée menacée jusque dans son existence. Ainsi, autour du port de Beyrouth, plus de 600 maisons traditionnelles menacent de s’effondrer ou d’être rasées par des promoteurs immobiliers pressés de les racheter. Au bord de la faillite, l’Etat libanais est incapable de participer à l’effort de reconstruction ou de protéger ce patrimoine exceptionnel. Alors, la population se débrouille. Immense gâchis. Pauvre Liban.    

Sur http://arte.tv :           

Un pays dans la tourmente. 1h31,

disponible jusqu’au 14 février 2021.

L’épreuve du chaos. 53 minutes,

disponible jusqu’au 15 janvier 2021.

Liban : patrimoine en danger. 25 minutes,

disponible jusqu’au 14 octobre 2023.