SERGE GAINSBOURG, 30 ANS APRÈS

L’Homme à tête de chou partage avec Histoire de Melody Nelson sa construction en chapitres, une impopularité à sa sortie et un statut d’œuvre culte. Mais à la symphonie succède un album plus déluré, plus expérimental, rythmé par un phrasé unique.

Malgré sa soif de reconnaissance, Gainsbourg n’a jamais cédé aux sirènes de la facilité : après les échecs des albums Vu de l’extérieur et du déroutant Rock around the bunker, et alors qu’Histoire de Melody Nelson suscite toujours une totale indifférence, Gainsbourg lâche en 1976 L’Homme à tête de chou. Une sorte de roman-noir déjanté sous le signe de la luxure, où un scribouillard à la dérive flashe sur la shampouineuse d’un salon de coiffure : l’aguicheuse Marilou, qui lui causera bien des tourments. Traversé par le doute et les affres de la jalousie toute sa vie durant, Gainsbourg choisit ici de raconter une histoire qui va mal tourner.

On est loin de la douceur et de la pudeur de Melody Nelson lorsque Marilou « danse reggae » et émoustille notre narrateur. Gainsbarre commence à apparaître : sa voix plus rugueuse se teinte de cynisme, il ne chante presque plus, joue plus que jamais avec les mots et leurs rythmes, inaugurant la technique du talk-over qui deviendra sa signature. Nourri à l’argot, aux phrases sèches et aux rimes en cascades abruptes, le texte est au premier plan. Mais la musique n’est pas en reste en termes d’expérimentations, tour à tour tribale (les percussions de Transit à Marilou, Premiers symptômes, Lunatic Asylum), spatiale et psyché (l’intro et la guitare de Flash forward, Aéroplanes), irrésistiblement pop (Ma Lou Marilou)… tout au long de l’Homme à Tête de chou, où la guitare rythmique d’Alan Parker, omniprésente, fait quasiment office de second narrateur, on traverse toutes les émotions, les ambiances et les esthétiques. Mais point d’effet bric-à-brac, plutôt un florilège d’atmosphères et de vices sublimés par les mots d’un Serge Gainsbourg auteur compositeur et interprète au sommet de son inspiration et de sa technique.