Sicilien d’origine, historien de formation, gaulliste d’esprit, Mosellan de passage, cet homme est un phénomène, un phénix en voie de disparition, sorte d’OVNI observant la bulle politique avec délectation. Ou désespoir. Fin connaisseur des mécanismes et mystères du pouvoir, le Messin Gaétan Avanzato a rencontré et échangé avec les plus grands acteurs de la Ve République : Chaban, Giscard, Debré, Chirac, Séguin et tant d’autres…
Gaétan-Avanzato-(©-Luc-Berteau)

Gaétan Avanzato a choisi l’Histoire, la recherche, l’enseignement et un temps « la comédie politique » (© Luc Bertau)

« Mon père a eu le malheur de quitter la Sicile. » Gaétan Avanzato lâche parfois quelques phrases de ce calibre, sibyllines, comme on lève pudiquement le voile sur un épisode de sa vie. Dans cette société où l’on ne brille plus que par l’esbrouffe et la fanfaronnade, il roule à contresens. Il est calme, à l’écoute. Un regard doux, doublé d’une délicatesse sincère, l’attestent. Il aime le mystère, le secret, à la sauce gaullienne, c’est à dire inhérent à la politique, indispensable à l’efficacité de l’action. Il pourrait être un paradoxe. Le même homme est un adepte du franc-parler. Et de sa liberté d’expression, de son goût du bon mot, découle parfois une brutalité du jugement. Un jugement pour autant jamais bâclé, posé, pesé, livré en des termes ciselés. Photographe, il aurait fait un malheur dans le genre clair-obscur. Mais voilà, Gaétan Avanzato a choisi l’Histoire, la recherche, l’enseignement, et un temps « la comédie politique ». Il est surtout un formidable enquêteur, analyseur de postures, démineur d’impostures. Un « politologue de haut niveau », ainsi que le dit l’ancien bâtonnier de Metz, son ami Me Angel Cossalter : « Gaétan Avanzato est sous-employé, sous-utilisé par les médias locaux, compte-tenu de son expertise et de sa connaissance du monde politique, national et local. On le met face à un Alain Duhamel, il ne dépare pas. Il parle de la France et ce n’est jamais médiocre, jamais opportuniste. » En mode sibyllin, Gaétan Avanzato tire une seconde fois, sans oublier le silencieux : « mon grand regret, c’est de ne jamais être parti. » De Moselle, je devine. Sa mosellitude, très passagère et toute relative, l’a enfermé dans un rôle, celui de Docteur ès Mondon (1). Amer et lucide, il considère la classe politique de notre temps largement décérébrée et si souvent lâche : « Il n’y a plus de grands décideurs, ce sont des communicants. Ils passent leur temps à gérer l’émotionnel. La com a tué la politique. » Cette vision a d’autant plus l’effet d’un chaud-froid qu’il met en perspective ceux du moment, poussières de l’actualité, avec ceux du permanent, piliers de l’Histoire.« Il n’y a plus de grands décideurs, ce sont des communicants. Ils passent leur temps à gérer l’émotionnel. La com a tué la politique. » Parmi les hommes d’État qu’il respecte ou admire, figurent Chaban (lire par ailleurs) et Mondon. « On peut avoir le tournis devant le changement d’étiquettes de Raymond Mondon – écrit Gaétan Avanzato dans sa biographie de l’ancien ministre et maire de Metz(2)si l’on oublie qu’il est resté un homme des marches de l’Est ; c’est le fil d’Ariane de son engagement devant l’histoire. L’autre fil conducteur : tout l’engagement des Jésuites tend à former des hommes appelés « à servir » et non pas « à se servir ». Dans toute sa carrière politique, Raymond Mondon a été porté par cette intime conviction qui dépasse les idées, les courants et les modes et qui écarte toute compromission. » Ce n’est pas qu’un trait du visage de Mondon qu’ Avanzato dessine. C’est sa propre vision de la chose politique qu’il résume.  Parmi les lecteurs de sa bio de Mondon, il compte Giscard. L’ancien président, dès la lecture achevée, se fend d’un mot à l’auteur. Lettre polie, ponctuée d’une mise au point, manuscrite : « Il me semble que mes relations avec Raymond Mondon, que j’aimais beaucoup, ont été beaucoup plus chaleureuses que vous voulez bien l’écrire. » Gaétan Avanzato s’en amuse, et déplie les preuves d’une relation pas si amicale. Giscard s’offusque à voix basse, sans doute encore dans une posture politique. Avanzato s’amuse, car déjà dans la lecture historique, radioscopique. Puis il dégaine le pic du coup de grâce, ce que Jacques Chaban-Delmas lui disait lorsqu’ils évoquaient l’attachement à MondonChaban-Delmas lui disait lorsqu’ils évoquaient l’attachement à Mondon : « Giscard va vous mentir avec une rare élégance. » : « Giscard va vous mentir avec une rare élégance. » Gaétan Avanzato détient dans ses placards, impeccablement classés, un condensé de la Ve République. Il détient toutes les clés de l’historien, il est précis, méticuleux, atteint de boulimie biographique, dévorant les notes, brillant, contextualisateur hors-pair – ce qui manque à beaucoup d’historiens, journalistes et enseignants – et surtout, merveilleux raconteur.  Il se lâche une troisième et dernière fois. Il me raconte ses figures tutélaires, « deux mentors qui ont su m’inculquer la passion de la chose politique au service du bien commun. » Le dominicain Serge Bonnet. « Il m’a appris à décrypter les subtilités de la Lorraine politique et à sonder les noirceurs de l’âme humaine ! » Et Jean Charbonnel, « le dernier gaulliste historique de gauche. »
« Aujourd’hui, je cultive la mélancolie gaulliste » conclut-il, avant de me proposer de partager une pizza. Puis de jeter un œil tendre sur son chien, recueilli après moult abandons. Un labrador. Le même que Mitterrand et Giscard.

(1) Raymond Mondon, décédé en 1970, fut député de la Moselle, conseiller général et maire de Metz, cofondateur, en 1962, avec Valéry Giscard d’Estaing, des Républicains Indépendants. Il fut secrétaire d’État à l’Intérieur, dans le Gouvernement de Pierre Mendès-France, et ministre des Transports dans celui de Jacques Chaban-Delmas.
(2) Raymond Mondon, le donjon de Metz, éditions des Paraiges, novembre 2011


« CHABAN L’HOMME DE MA VIE »

Chaban-courir-(©DR)

Chaban, l’anti-Mitterrand, l’anti-Chirac, l’anti-beaucoup d’autres…(©DR)

Avec soin, le consultant et historien de la vie politique conserve tous ses échanges épistolaires. Dans ses classeurs, on croise la crème de la Ve République. Un morceau de la IVe. Une source inestimable. Un collier de perles. Des secrets. Quelques moments de grâce aussi, comme cette fin de lettre, datée de 2003. Elle est signée d’André Bettencourt, mari de Liliane, ministre de Coty, de Gaulle et de Pompidou, patron de L’Oréal : « […] Êtes-vous passé à côté… de la vie ? Vous avez fait ce qui vous intéressait, ce que vous avez voulu, et vous avez des années devant vous. Vous avez une femme que vous adorez et qui est votre rayon de soleil. Voilà qui est le plus difficile, le plus rare, le plus merveilleux. » Dans le monde politique, c’est avec Jacques Chaban-Delmas, incontestablement, que Gaétan Avanzato entretient les relations les plus sincères et proches. « Chaban, ce fut un coup de foudre. C’est l’homme de ma vie. » Feu Chaban, président de l’Assemblée Nationale trois fois, Premier ministre de Pompidou, héraut de la Nouvelle Société, a touché Avanzato. Parce que Chaban est le sacrifié, l’honnête homme, l’audacieux, l’anti-Mitterrand (que Gaétan Avanzato exècre…), l’anti-Chirac, l’anti-beaucoup d’autres… Chaban est celui qu’ils ont flingué, presque en chœur, parce que trop jeune, trop neuf, trop audacieux, trop dangereux. Trop gaulliste, peut-être. Chaban, dans la matrice gaulliste, est l’un des plus purs. « Évidemment, il avait de l’ambition, mais il était sans ambition abusive », assure l’historien qui prépare un livre sur le porteur de cette Nouvelle Société, expression, selon Gaétan Avanzato, « du gaullisme à l’état pur. »
« Les grands chênes, Jacques Chaban-Delmas, Léo Hamon, Philippe Dechartre, Jean Charbonnel, dorment dans la sérénité de Montaigne. Aujourd’hui, je suis orphelin… », dit-il avec émotion. Puis il cite le cardinal de Retz, sur les occasions perdues qui ne se retrouvent pas : « Tout en politique est l’affaire d’un moment. »