(©Vianney Huguenot)
Dahbia Benabdallah est partie de sa Kabylie natale en 1959. Elle avait neuf ans. Son cœur ne va cesser de battre et ballotter entre l’Algérie et la France, où elle s’est installée, à Sainte-Marie-aux-Chênes, puis Homécourt, Moyeuvre-Grande et Uckange. Une vie de déracinée qu’elle raconte dans un livre passionnant et émouvant.

Les premières lignes de son Histoire d’une vie décrivent un paradis. Celui qu’on imagine dans ses rêves, ses gourmandises, qu’on pioche sur un distributeur de cartes postales. Ces paysages sont, pour Dahbia, simplement son quotidien de petite fille heureuse. « C’est un beau jour d’automne 1950, dans un petit village de la grande Kabylie en Algérie. Un petit village montagneux où les montagnes sont recouvertes d’oliviers, de figuiers, de champs de pastèques et de melons. Au pied de cette montagne se trouvent trois maisons : chacune est composée de deux pièces qui se font face et forment un U. À proximité se trouve l’étable, avec la cour, une vigne où sont suspendues des grappes de raisin. Autour des maisonnettes se dressent des grenadiers, comme pour y protéger les habitants (…). Les habitants sont aimables, le cœur rempli d’amour, toujours prêts à partager, à aider (…). Ils ont toujours le sourire. » Ce sourire, elle l’a conservé, elle ne le quitte pas. Comme s’il conjurait le sort. Il est un trait, épais, de son caractère. La preuve de son joli bonheur de vivre, malgré les épreuves. Elle décrit plus loin l’arrivée en France. Avril 1959. « Terre promise ».
« Le voyage en bateau est long et fatigant. Nous arrivons enfin à Marseille. C’est le silence pour chacun de nous ; une peur terrible et une angoisse s’empare de moi. Ensuite, c’est le train pour Metz, oncle Yanis nous attend sur le quai. Après, nous allons en voiture chez lui. Il habite Sainte-Marie-aux-Chênes. » Tout va maintenant s’enchaîner très vite. L’école et ce « cœur plein d’allégresse » douché par les moqueries de ses « camarades » de classe, « on montre ma coiffure du bout du doigt, ils pincent leur nez pour dire que je sens mauvais. » Et cette question terrible, si naïve et si incrédule, de petite fille : « Y a-t-il la guerre en France aussi ? » Une autre forme de guerre, plus sournoise, dont les armes sont chargées à l’incompréhension, à l’intolérance, à l’indifférence. Ses blessures, sans doute, constitueront sa plus grande force. Elle riposte à l’arme légère. L’intelligence. Elle étudie, travaille, devient brillante élève. Et elle lit, lit encore, et encore. Elle a ses alliés.  « Son tempérament de femme kabyle, l’amitié de certains adultes. Grâce à eux, elle trouvera la force de résister et de s’affirmer. » Bien sûr, elle sera plus tard une excellente couturière, une brillante professeur de couture, « grâce au Creuset », le centre culturel d’Uckange. Mais nul doute qu’elle aurait embrassé une carrière plus prestigieuse encore si elle n’avait dû « se soumettre à certains préjugés familiaux qui l’empêcheront de se réaliser pleinement. » La réussite professionnelle de ses enfants et leurs brillantes carrières répareront plus tard ce qui reste sans doute, pour Dhabia Benabdallah, une forme de frustration.
C’est à ses enfants qu’elle dédie ce livre. Et le jour de notre rencontre, c’est encore à eux qu’elle pense. À peine l’ai-je quittée qu’elle m’expédie un message téléphonique, pour s’assurer qu’elle n’a pas oublié de les citer « Je remercie mes parents, ma famille, tous ceux qui ont participé à cette belle aventure, et mes enfants. Merci à Camélia, qui m’a appris à me servir d’un ordinateur, à Brahim, mon guide, à Farida, ma correctrice. » Son livre, « écrit en quelques mois et démarré en Algérie » où elle retourne régulièrement, est d’abord une lettre d’amour, un message d’espoir. Écrit de façon remarquablement simple, et donc très efficace, Histoire d’une vie est une chronique, une biographie, un reportage, quelque part aussi un manuel d’Histoire. En tout cas, un succès de librairie. Une première réédition est en cours. Un second tome n’est pas impossible non plus… 

Histoire d’une vie, Dahbia Benabdallah
Fensch Vallée Editions, 237 pages, 14€