© Thomas Gueriguen

Si la créature Mira Cétii n’existe que depuis quelques années, elle est née des transformations successives d’Aurore Reichert. Un parcours entamé dès l’adolescence, fait de plaisirs mais aussi de doutes, où la passion finit par l’emporter.  Elle sort aujourd’hui son premier album, Cailloux et météores.

Chanter c’est se dévoiler, s’exposer corps et âme aux yeux et aux oreilles du public. Il faut une solide confiance en soi et même un certain ego pour s’épanouir totalement dans ce rôle. Pourtant, Aurore Reichert, après plus de vingt années au micro, confie lutter encore contre une certaine « pudeur ». Lorsqu’elle fait ses débuts, encouragée par son papa musicien qui lui propose de monter un répertoire de reprises alors qu’elle a tout juste quinze ans, elle lui demande de sortir de la pièce au moment d’enregistrer… « Maintenant ça va quand même un peu mieux » sourit-elle. Pendant les deux heures de notre entretien, les souvenirs, très vivaces, reviennent avec force dans l’esprit d’Aurore : son premier concert à Freyming-Merlebach où à dix ans elle découvre Ange, le légendaire groupe de l’Est de la France (« un fil rouge » dans sa vie d’artiste et de mélomane), cette pochette bizarre de leur album Guet-apens, les bidouillages électro d’un père guitariste fan de Steve Reich, Terry Riley et de rock progressif… Autant d’éléments qui viendront nourrir sa carrière d’auteure, de guitariste et de chanteuse.

La famille Reichert forme au milieu des années 90 le groupe T’aï avec le contrebassiste Max Lang et le batteur David Metzner. Ils font leurs débuts dans un « caf-conc’ » de Saint-Avold, Aurore chante en anglais. « À l’époque le français c’était comme une langue étrangère pour moi en termes de musique ; c’était plus synonyme de variété, on regardait ça un peu de haut ! J’en suis revenue depuis. Ado, je voulais être Fiona Apple ! » Elle Bien que nourrie au rock anglo-saxon, elle se rend vite compte de ses limites en anglais et écrit donc ses premiers textes dans la langue d’Alain Bashung.partage avec la chanteuse américaine un attrait pour Kate Bush et aussi le fait d’avoir fait ses débuts très jeune. « On me disait tout le temps : c’est très bien ce que tu fais, en plus tu es jeune, c’est super  raconte-t-elle. À force cela me mettait une sorte de pression. Et je me demandais si ça voulait dire que plus vieille j’allais perdre de mon intérêt.» Car Aurore a trouvé sa vocation, elle est traversée par ces quelques mots lumineux : « c’est ça que je veux faire ! »

Bien que nourrie au rock anglo-saxon, elle se rend vite compte de ses limites en anglais et écrit donc ses premiers textes dans la langue d’Alain Bashung. « L’écriture, c’était un autre de mes fantasmes artistiques » explique-t-elle. Là encore, elle doit prendre confiance, délaisser ses complexes : la découverte de la poésie joueuse de Samuel Beckett l’y aidera. Ses chansons se teintent de nombreuses images, d’étrangeté mais aussi d’une sensibilité exacerbée qu’elle va développer après sa rencontre avec Jean-Pascal Boffo, guitariste et grand manitou du studio Amper à Clouange en Moselle, qui a vu passer la crème des groupes lorrains. Le duo folk Alifair est né. « Sa bienveillance et sa douceur ont fait que ça a tout de suite collé entre nous, se souvient Aurore. Si artistiquement j’avais beaucoup de choses en moi, Alifair a été une chance et aussi une école ». Les musiciens de passage au studio, les connaissances techniques de Jean-Pascal apporteront beaucoup à celle qui n’est pas encore Mira Cétii. Aurore rencontrera notamment le Messin Jo Cimatti, pour qui elle sera choriste. Après quinze ans et quatre albums, Alifair s’essouffle en 2014. À l’échec d’un dernier album amoureusement réalisé vient le découragement mais aussi une évidence : c’est le moment pour Aurore de se lancer en solo.

Dans la lignée des expérimentations paternelles et de celles de Jean-Pascal Boffo, Aurore s’initie à la Musique Assistée par Ordinateur : les machines intégreront l’ADN de Mira Cétii tout comme la guitare électrique. Trois EPs, ces disques de quelques titres, sortent en auto-production sur une période de trois ans. « Pour mieux distiller ma musique, et aussi car c’était plus simple et moins coûteux à réaliser » indique Aurore. Orion, Persée et Cetus forment une trilogie où sa voix céleste devient plus tellurique, où le côté déjanté et un brin sauvage de cette amoureuse de la nature s’exprime à l’envi. Mira Cétii c’est la luxuriance, entre douceur et rugosité, entre rêve et réalité. Une identité qui a séduit Émilie Simon, qui choisit Mira Cétii pour assurer une première partie inoubliable (et un peu improvisée) à Strasbourg. Dans le protéiforme Cailloux et météores, son premier album signé sur un label (voir ci-dessous) s’exprime le lâcher-prise d’une artiste qui a « évolué en apprenant à avoir plus confiance en moi ». Un disque comme une nouvelle mue, une période neuve pour Mira Cétii, qui n’a sûrement pas fini d’avancer et de se transformer. A suivre, évidemment.

Le 7 février à la BAM de Metz
Le 8 février aux Tanzmatten de Sélestat
Le 9 février chez Paulette à Pagney-derrière-Barine

Étoile en fusion

La pochette en dit déjà beaucoup : aux images étranges de ses disques Orion, Cetus et Persée, qui rappellent l’univers de David Lynch (Mira Cétii fut l’auteure de La Complainte de la femme à la bûche, référence à la série Twin Peaks) succède un paysage minéral où Aurore apparaît un cube de pierre à la main, comme une matière extraite de son esprit. Celle-ci prend des formes multiples au fil de Cailloux et météores, tantôt brute, tantôt ciselée. La douceur et les nuances de la voix d’Aurore se posent sur des cordes aériennes sur Paramessie, marqué par les beats électro tout comme sur Terre Adélie ou Seule la nuit, chanson réaliste au sujet dur, un chemin peu exploré par Mira Cétii. La guitare est logiquement omniprésente aux côtés des machines, mais c’est la voix qui est au cœur de ce premier album réalisé par Laurent Lepagneau. Une collaboration qu’Aurore appréhendait un peu. « Je craignais d’être dépossédée de Mira Cétii, mais son regard a été très important, il m’a appris à épurer, à me concentrer sur l’essentiel, explique Aurore. Laurent m’a demandé un maximum d’idées, de maquettes, et on a commencé par enregistrer ma voix, l’inverse de ce que je faisais jusqu’alors ».

La griffe du producteur électro qsb, complice de longue date d’Aurore, apporte un côté plus rude et un contrepoint efficace, sans être envahissante, tandis que Christian Décamps, le chanteur d’Ange, est invité sur le viscéral Elle sera nue. Le groupe fera d’ailleurs les premières parties de sa tournée. « Finalement, c’est un album qui me ressemble vraiment, qui s’est fait très naturellement, spontanément ». Des ballades aux titres plus « tubesques », du rock à l’électro, Cailloux et météores laisse à voir une sorte de version absolue de l’étoile Mira Cétii, entre ombre et lumière, poursuivant sa course en développant et fusionnant ce qui fait sa singularité : jouer avec les contrastes et les mots d’une poésie libre, lumineuse ou insondable.

Cailloux et Météores, chez Artdisto / L’Autre distribution