© Illustration : Philippe Lorin

Fille de Champigneulles, femme engagée, fidèle à la culture ouvrière, Élise Fischer a écrit une quarantaine de livres parmi lesquels de nombreux romans historiques. Elle a brossé mille tableaux de la Lorraine travailleuse, promenant ses lecteurs dans les univers du verre, de la faïence, du fer, du sel ou de la bière. En parallèle d’une carrière de « journaliste atypique », elle s’est invitée dans le cercle des écrivains incontournables, séduisant un public varié et ramassant au passage le statut de recordwoman des ventes au Livre sur la place de Nancy : 668 livres vendus rien que sur le salon 2018.

Élise Fischer est un petit bout de femme qui ne laisse pas indifférent. Bavarde, pétillante, riante et radieuse. Une rencontre avec elle a l’air d’un rayon de soleil, ou d’un coup de vent. Elle est Lorraine jusqu’au bout des ongles, amoureuse de ce pays brassant comme aucun autre la variété des peuples, des cultures et des histoires. Elle aime ce mélange, elle l’a tant de fois dépeint dans ses romans. Elle est née d’une mère alsacienne, Jeanne, et d’un père lorrain, Roger, ouvrier aux aciéries de Pompey. « Ils se sont rencontrés au bal de la Libération, sur le pont de Custines ». La famille habite Champigneulles jusqu’aux quinze ans d’Élise. Elle fréquente l’école communale, basée au château de bas (celui que Voltaire aurait tant voulu acquérir), puis le lycée Chopin à Nancy. Après Champigneulles, la famille débarque à Frouard, de l’autre côté de la route. « Mon père n’avait pas voulu aller travailler aux brasseries de Champigneulles ». À Frouard, la famille est « très bien accueillie » par une communauté paroissiale qui compte notamment les Chérèque, Élisabeth et Jacques, dont ils deviennent amis. Élisabeth fait le caté avec Jeanne, la maman d’Élise. Jacques est responsable des scouts, avant de devenir le célèbre syndicaliste aux célèbres coups de gueule et moustaches, l’un des leaders marquants de la CFDT, ensuite préfet et ministre. Heureux « Je suis une chercheuse de Dieu, je cherche à donner un sens à ma vie. Pour moi, Jésus reste un très grand personnage qui avait le courage de s’élever contre les règles établies. Il était un rebelle au grand cœur »concours de circonstance, il manque à Jacques Chérèque une cheftaine scout, Élise Fischer fera l’affaire. Embarquée dans l’aventure des louveteaux et des rangers, Élise y trouve de quoi canaliser son côté « un peu sauvage ». Elle y trouve aussi un futur mari, Michel, qu’elle épousera en 1969 dans la petite église charmante et bétonnée de Frouard. La cheftaine Élise Fischer comptera dans sa meute le jeune François Chérèque, plus tard secrétaire général de la CFDT. Élise Fischer a conservé pour la famille Chérèque une tendre et belle amitié. Femme engagée, elle ne se dit pas d’emblée croyante, encore moins « cul béni » : « mon engagement est humaniste. Je suis une chercheuse de Dieu, je cherche à donner un sens à ma vie. Pour moi, Jésus reste un très grand personnage qui avait le courage de s’élever contre les règles établies. Il était un rebelle au grand cœur ». Le parcours de journaliste d’Élise Fischer démarre dans les années soixante-dix. « Journaliste atypique », précise-t-elle, pas sortie d’une grande école, déboulant ici par un chemin de traverse. Militante à l’ACAT (Association des chrétiens pour l’abolition de la peine de mort et contre la torture), elle est attachée de presse de l’association, rédige les communiqués et dossiers de presse… jusqu’au jour où quelqu’un vante la qualité de sa plume et lui suggère d’écrire directement les articles. La voilà journaliste. « Ma carte de presse est mon plus beau diplôme ». Elle travaille pour France Catholique, Panorama, Radio Notre-Dame avant de rejoindre, en 1992, le groupe Bayard Presse. Elle produit aussi une émission littéraire, Au fil des pages, pour RCF (Radios Chrétiennes Francophones). De fil en aiguille, comme l’univers de la communication l’avait conduite à la presse, la presse l’emmène vers le monde des livres. Tandis qu’elle interviewe l’écrivain Roger Bichelberger (Rencontre avec Mauriac, Le Dieu en fleur de sang, La nuit de Dante...), celui-ci lui lâche : « je suis sûr que tu écris des romans ». « Il l’avait senti », explique Élise Fischer, « tout comme Françoise Rossinot » qui avait détecté le style et la plume romancière. Trois essais avaient précédé la parution de son premier roman, en 1988 et 1989, tous portant sur les droits de l’enfant. Le premier, paru chez Fayard, avait particulièrement retenu l’attention des médias, Les enfants de l’apartheid. « J’avais même reçu un courrier de Michel Droit », confie Élise Fischer. Éditorialiste au Figaro, rebaptisé Michel Courbe par Hara-Kiri, Michel Droit avait fait savoir à la journaliste et écrivaine lorraine « qu’il n’y a pas d’apartheid en Afrique du Sud » ! Rien qui ne pouvait entamer les convictions d’Élise Fischer, ni ses désirs de « porter la plume dans la plaie ». Ses romans l’ont popularisée chez des lecteurs variés et elle emmène dans ses récits un nombre croissant d’hommes, de jeunes – « quand ils viennent me voir sur les salons, ils ne sont pas seulement là pour acheter un livre à maman » –  et des expatriés qui se font envoyer ses livres, comme on attend à l’autre bout du monde le privilège du parfum rassurant de sa terre natale. « C’est une des auteurs qui vend le plus de livres sous le chapiteau du Livre sur la Place », rappelle Françoise Rossinot, longtemps patronne du Livre sur la place, aujourd’hui déléguée générale de l’Académie Goncourt : « Élise a un public fabuleux. Elle a un grand talent, elle dépeint merveilleusement non seulement la région mais aussi les femmes et les hommes. Elle a une empathie. Élise Fischer, c’est la bienveillance, la douceur et la fidélité en amitié ».


Le berceau des jours meilleurs

On peut visiter la Lorraine calé dans un fauteuil ou vautré sur une plage. A condition d’embarquer du Élise Fischer ! À travers plusieurs romans historiques, l’écrivaine décrit des pans entiers de la région, belle sans être idéalisée. Elle peint des villes, des gens, des usines, des moments, des banalités, des événements, du  bonheur et du malheur, tous magnifiquement servis par un style captivant et très visuel. On se fait des films en lisant Elise Fischer. Elle est lauréate de plusieurs prix littéraires, dont la Feuille d’or de la Ville de Nancy, en 2001, pour L’inaccomplie, ou le prix Victor-Hugo, en 2005, pour Le soleil des mineurs. Parmi les derniers livres parus, une saga passionnante, en deux tomes, sur le monde du sel lorrain : Les femmes des terres salées et La promesse du sel (chez Calmann-Levy). Le tout dernier ouvrage est en librairie depuis quelques jours. Paru aux éditions des Presses de la cité, il nous balade dans les mille couleurs des Trente Glorieuses, « à travers deux générations de femmes issues de la classe populaire » : « Les vies d’Odile, puis d’Isabelle, sa fille, reflètent les mutations d’une époque portée par l’émancipation des femmes. La première, épouse d’un ouvrier de métallurgie, connaîtra la pénurie des logements et la difficulté d’élever seule ses enfants ; la seconde, forte de ses convictions, aura à cœur de travailler de sa plume en tant que journaliste ». Deux grandes personnalités apparaissent dans le roman et reçoivent un hommage, deux hommes dont on oublie parfois le lien qu’ils ont avec la Lorraine : l’abbé Pierre, qu’Elise Fischer avait rencontré lorsqu’elle était journaliste, qui fut député de Meurthe-et-Moselle de 1945 à 1951 sous l’étiquette gaulliste ; et Jean Prouvé, l’architecte, designer, humaniste, brièvement maire de Nancy (à la Libération) et concepteur de la « Maison des jours meilleurs », qu’on nommait parfois « Maison de l’abbé Pierre », et dont Le Corbusier disait : « c’est la plus belle maison que je connaisse ».