© Illustration : Philippe Lorin

par Vianney Huguenot

Ainsi va le monde. On défouraille dans les coins à la recherche des ombres et on lira un jour, peut-être, que le prix littéraire le plus reluqué et réputé est débaptisé, désormais coiffé d’un – ou une – maître plus respectable que ces deux-là : Edmond et Jules Goncourt, « détestant les juifs, les femmes, les parvenus, les pédérastes, la bohème, la République, les grenouilles de bénitier et les chats de gouttière » (1). Passe encore pour les grenouilles et les parvenus – les éreinter est plutôt mode –, le reste pourrait croiser la moulinette des juges.

Edmond naît à Nancy en 1822, Jules huit ans plus tard à Paris. Pas jumeaux de naissance, bien qu’ils le disent, c’est la vie qui les fait double, partageant le même appartement, la même maîtresse, le même destin. L’existence les rend si inséparables et seuls qu’Edmond se dira « veuf » à la mort de Jules. Enfants, ils perdent leur père et leur sœur, puis leur mère à l’adolescence. Ils se jumellent dans la douleur et la douceur du mépris d’à peu près tout ce qui les entoure. Et dans l’écriture à quatre mains et une sorte de génie littéraire inclassable.

Mais est-il vraiment question de génie les concernant ? Le débat divise. Émile Zola reconnaît en ces fondateurs du courant naturaliste une source d’inspiration : « Leur livre Germinie Larceteux est une date. Il fait entrer le peuple dans le roman. Pour la première fois, le héros en casquette et l’héroïne en bonnet de linge y sont étudiés par des écrivains d’observation et de style ». Beaucoup saluent l’ouvrage, moins l’ensemble de l’œuvre aux traits souvent pompeux. « Leur lecteur est certes saoulé de néologismes, d’inventions verbales, de tarabiscotements de style, de substantifs improbables, d’épithètes insolites – une somme de maniérisme qui dépasse la permission d’être précieux. Oui, mais (…) nombre de leurs inventions sont passées dans notre lexique courant : réécriture, américanisation, déraillement, informulé, scatologique et même talentueux », précise l’historien, spécialiste des courants intellectuels, Michel Winock. André Gide ne s’embarrasse pas de gants : « Je lis les frères Goncourt pour apprendre comment il ne faut pas écrire ». Anatole France, non plus : « Ils ont torturé la phrase et fatigué les mots ».

Presque unanimement, on leur reconnaît pourtant un succès, Journal, impressionnante fresque des mœurs littéraires (et pas que) du 19e siècle. Les Goncourt se livrent et jettent en pâture les têtes d’affiche, y compris leurs amis (avec beaucoup de guillemets autour d’amis). Ils décrivent, parfois avec une violence inouïe, la marche de ce petit monde, potins, toquades, cuisines et manigances. Ernest Renan est « une tête de veau avec les callosités d’une fesse de singe », « George Sand, une grosse vache qui met une robe pour aller violer Flaubert » et « les enfants sont comme la crème… les meilleurs sont les fouettés ». « En prétendant mettre en lumière leurs contemporains dans toute leur vérité, aussi bien l’agréable et publiable que le désagréable et inavouable, c’est également leur personnalité propre que les Goncourt dévoilent (…) Ils ridiculisent les contemporains qu’ils prétendaient vomir et apparaissent du même coup pour ce qu’ils sont : des polémistes vétilleux, des dandys atrabilaires, des stylistes de la méchanceté » (1).

Frappés de misanthropie, frustrés assurément, ils ne pardonnent pas à l’Académie Française, « ce ramassis de vieux débris », d’avoir omis de les couronner d’un prix. Ils créent le leur, surtout Edmond – Jules meurt en 1870 et l’Académie et le Prix Goncourt sont créés sur la foi du testament d’Edmond, décédé en 1892. Héritiers fortunés, on estime leur patrimoine – dont un hôtel particulier à Neufchâteau (88) – à l’équivalent de cinq millions d’euros actuels (2), de quoi récompenser longtemps de jeunes et nouvelles plumes. « Juledmond » aimait dire qu’il y a « deux grands courants dans l’histoire de l’humanité : la bassesse qui fait les conservateurs et l’envie qui fait les révolutionnaires ». Ils les marièrent et eurent beaucoup d’enfants, finalement.

(1) Émission France Culture, 10 novembre 2020, « Le Journal ou le miroir des Goncourt »
(2) Pierre Ménard, Les infréquentables frères Goncourt, éditions Taillandier, 2020, 416 pages, 21€90