par Sylvain Villaume


Spécialiste de la question sociale et historien de la démocratie, Pierre Rosanvallon se penche sur les attentes, les colères et les peurs françaises dans son dernier essai, paru au Seuil, Les épreuves de la vie.  Où il est question de mépris, d’injustice, de discriminations et d’incertitude…

« Mon travail, résumait Pierre Rosanvallon récemment dans l’hebdomadaire Le 1, est consacré à l’étude de la démocratie, de ses changements et de ses conditions d’avenir. » C’est dire, dans la période trouble et troublée que nous vivons, si le sociologue et historien, professeur au Collège de France, a du pain sur la planche. Un an après avoir étudié Le Siècle du populisme, au Seuil, en 2020, Pierre Rosanvallon se propose de « comprendre autrement les Français », sous-titre d’un livre paru chez le même éditeur et dont le titre, Les épreuves de la vie, pourrait faussement évoquer un dossier de Psychologies Magazine ou d’une revue de spiritualité. Au contraire, nous sommes bien là dans le champ de la recherche en sciences sociales et, d’emblée, ce que pose le professeur au Collège de France indique l’ambition de son livre : « Les sondages ont certes bien documenté les nouvelles géographies des fractures politiques et l’instauration d’un climat de défiance. Mais ils n’ont pas déchiffré la boîte noire des attentes, des colères et des peurs qui les fondent. »

Pour ce faire, Pierre Rosanvallon se fonde sur « une analyse des épreuves auxquelles les Français se trouvent le plus communément confrontés au quotidien. » Des épreuves qu’il range en quatre catégories : le mépris, l’injustice, la discrimination, l’incertitude. « Les émotions qui les accompagnent expliquent en effet au premier chef les comportements des femmes et des hommes d’aujourd’hui, explique l’auteur. Ceux-ci ne se déterminent dorénavant plus en fonction de leurs seuls intérêts « objectifs ». Une autre manière de réagir aux événements et de produire du commun se fait donc ainsi jour. » C’est pourquoi, souligne-t-il d’emblée, « la vraie vie des Français n’est pas dans les théories générales ou les moyennes statistiques. »

Première « épreuve » donc : le mépris. Mépris « d’en haut », mépris « de classe » donc, ou sa forme plus subtile, le mépris « de condescendance » exprimé par exemple lorsqu’Emmanuel Macron qualifie « d’illettrées » les ouvrières d’un abattoir menacé de fermeture et dont les qualifications rendent difficile la reconversion. Mépris « d’indifférence » enfin, « peut-être le plus violemment ressenti » : « Réduire des hommes et des femmes à l’état d’invisibilité, c’est en faire des individus dont les vies sont diminuées, niées, méprisées. » Aux sentiments d’humiliation et de colère, répondent alors des attentes de respect et de dignité, Pierre Rosanvallon s’attardant alors sur « le tournant des gilets jaunes. » Il y revient au chapitre de l’injustice, traitée avec les inégalités « à l’âge de l’individualisme de singularité. » « Les épreuves ne sont pas juste vécues individuellement, ajoute le sociologue dans l’entretien au 1 déjà évoqué. Elles produisent du commun, mais un commun qui ne sait pas toujours comment s’exprimer politiquement et peut produire une sorte de prison identitaire. »

Voilà pourquoi le propos se poursuit par « l’épreuve de la discrimination », phénomène ici mesuré avec précision, ce qui permet de constater pourquoi et combien l’amertume et la rage qu’il génère entraînent un besoin de reconnaissance et d’égalité réelle des chances. Dessiner « l’horizon d’une société de semblables », devant un tel tableau, paraît une ambition encore bien incertaine. « L’incertitude » constitue précisément la quatrième « épreuve » soumise aux Français, avec ce qu’elle implique d’anxiété et de défiance, et ce qu’elle réclame en matière de sécurité.

À moins de six mois de l’élection présidentielle, cette nouvelle contribution de Pierre Rosanvallon à la définition de la question sociale et de notre modèle démocratique à laquelle il s’attache depuis 45 ans devrait, à tout le moins, servir de base de réflexion à tout candidat soucieux de réparer les fractures françaises, du moins pour celles et ceux qui en ont l’authentique intention. « Les voies de l’émancipation » proposées en conclusion proposent en tout cas une rupture espérée avec deux visions du monde et de la société, populiste et technocratique, à l’œuvre aujourd’hui.

Les épreuves de la vie livre Pierre Rosanvallon

Les épreuves de la vie  , de Pierre Rosanvallon
Seuil, collection Le compte à rebours, 272 pages, 19 euros
www.seuil.com