Si l’on trouve dans l’univers foisonnant des mangas nombre d’histoires aussi dingues que furieusement géniales, Atsushi Kaneko décroche la palme de la folie et de l’étrange avec sa série Soil. Chez Ankama.

Alors connu en France quasi-exclusivement pour son manga Bambi, déjà marqué par son style graphique millimétré reconnaissable entre mille, Atsushi Kaneko lâche une bombe en 2011 avec Soil. Ça démarre fort : dans la cité-dortoir de Soil, succession de pavillons identiques, une famille exemplaire disparaît en ne laissant derrière elle que des colonnes de sel. Un improbable duo est dépêché pour résoudre l’affaire : le lieutenant Onoda, jeune fille nerveuse, complexée et obsédée par le règlement, et le capitaine Yokai, un vétéran vulgaire, misogyne et cynique.

Cette paire d’enquêteurs mal assortie va plonger, au fil des onze tomes de l’édition française, toujours plus loin dans l’étrange. On peine à anticiper quoi que ce soit dans cette intrigue digne des pires cauchemars de David Lynch. L’excès est omniprésent, tant dans l’humour que dans la progression d’une intrigue plutôt opaque où les interrogations ne font que se multiplier : il faut savoir rapidement, tout comme les héros, lâcher prise pour se plonger dans Soil. Au-delà de son aspect de thriller déjanté et excentrique, la question de la normalité, du conformisme et de la pression sociale, autant d’écrasants commandements propres à la société japonaise, sont au cœur de Soil. « Les gens normaux, ça n’existe pas » répète Yokai… le vernis de cette ville-champignon aux habitants souriants et aimables va progressivement se craqueler, au même rythme que la réalité. Lorsque les fleurs des jolies façades prennent un aspect monstrueux, l’image est on ne peut plus claire : les apparences sont trompeuses. Avec cette saga sans équivalent, Atsushi Kaneko devient un auteur à part dans le monde du manga contemporain, un statut qu’il confirmera quelques années plus tard avec le poisseux Wet moon.