© Quatrième de couverture du Petit Journal du 12 juillet 1914. / Droits réservés

 

par Marc Houver

Aucun événement particulier ne permet à lui seul d’expliquer l’embrasement total de l’Europe pendant les quatre années de la guerre de 1914-1918. Comme tout bouleversement majeur de l’Histoire, il est le fruit des décennies passées et le résultat mécanique d’un enchaînement de causalités qui ont emporté toute une génération dans un vortex meurtrier et sanglant inédit.

Lorsque les voyageurs qui attendent leurs trains, arpentent le hall de la Gare de l’Est et prennent le temps de lever le nez pour s’imprégner de l’architecture des lieux, ils peuvent admirer la fresque d’Albert Herter intitulée Le départ des poilus, août 1914 . Outre le très léger anachronisme (1) de mauvais aloi du titre de cette œuvre monumentale par la forme (2), ils découvrent à chaque fois dans cette représentation figurative du départ à la guerre, une forme d’allégorie du chant éponyme. Le personnage central (au sens propre comme au sens figuré) du tableau, se présente en costume civil, les bras formant d’ores et déjà le « V » de la victoire et la « fleur au fusil (3)». Il est vrai qu’à ce moment-là, les mobilisés du 2 août 1914, ne savent pas encore qu’ils vont vivre un enfer d’une durée de quatre ans, qui va conduire le siècle nouveau à accoucher de lui-même aux forceps. 

On a longtemps glosé sur cette apparente “décontraction“, tout à fait mythique (4)  au demeurant, dont ont fait preuve les conscrits, comme s’ils avaient été heureux de partir se battre contre le « chleu ». Mais ils étaient sans doute moins bercés d’illusions que psychologiquement disposés à se battre. Car la déclaration de guerre n’a sans doute pas été une surprise pour les appelés de l’époque. Le feu couvait en effet depuis longtemps et personne en Europe ne le méconnaissait. 

« Toujours ces sacrées Balkans ». Ceux qui ont lu Les Thibault, une saga familiale que l’on doit à Roger Martin du Gard, se souviennent sans doute de cette réplique d’anthologie, qui résume à elle seule les causes profondes de la 1ère guerre mondiale. Cette zone, érigée sur les dépouilles de l’empire ottoman et « constituée de peuples artificiellement réunis (5)», suscite les convoitises et les avidités grecques, bulgares, roumaines et serbes. Des forces de deuxième ordre certes, mais derrière lesquelles se profile l’ombre tutélaire des grandes puissances dont les ambitions et les appétits gargantuesques de domination s’opposent. Russie et Autriche-Hongrie notamment s’ingèrent de plus en plus dans cette zone stratégique, contribuant ainsi directement à attiser la question des nationalités. Au point que les Balkans deviennent une véritable poudrière. Deux guerres successives y éclatent, la première le 18 octobre 1912, la seconde en juin 1913, qui opposent Bulgarie, Serbie, Grèce, Monténégro, Turquie et Roumanie dans des alliances aux géométries variables. 

Mais on ne se déchire pas que dans les Balkans. On s’affronte aussi dans les colonies, en Asie, et plus encore en Afrique. Ces territoires extérieurs sont le lieu privilégié de l’expression des concurrences entre grandes puissances. Ce sont des champs de bataille inavoués, sur lesquels les vrais grands peuvent afficher leur puissance. Ainsi, la Grande-Bretagne peut rivaliser, en Afrique, avec la France et le Portugal, tandis que la Russie affiche ses ambitions en Asie centrale, ou que la conquête de la Birmanie répond à celle de l’Indochine par la France. C’est la possession d’un empire colonial qui confère le rang suffisant pour être capable de participer au concert européen. L’Allemagne en a parfaitement conscience : elle se sait forte de son économie, mais faible de son absence de rayonnement sur la planète. Elle veut sortir de l’ombre et trouver, elle aussi, sa « place au soleil ».

Guillaume II va incarner ce changement de doctrine qui va porter le nom de Weltpolitik, la politique mondiale. C’est une rupture forte par rapport à la Realpolitik portée par un de ses prédécesseurs, Otto von Bismarck. Elle consiste à propager le nationalisme hors des frontières. Pour s’en donner les moyens, l’Allemagne se dote d’une flotte militaire, composée de nombreux cuirassiers et placée sous l’autorité de l’amiral von Tirpitz. La domination sur terre passe en effet par une capacité à rivaliser avec les grandes puissances maritimes et notamment défier, sur son domaine réservé, la mer, la solide Royal Navy du Royaume-Uni. Mais, pour prendre pied dans les terres, l’Allemagne n’hésite pas non plus à remettre en cause les équilibres traditionnels, en se posant ici en défenseur des libertés des peuples colonisés, ou là, en encourageant la désertion des troupes étrangères. Le Maroc est son territoire de déstabilisation favori. Elle y intervient à plusieurs reprises, en 1905 à Tanger, en 1908 à Casablanca et en 1911 à Agadir. Elle vient aussi titiller les intérêts anglais et russes, dans le cœur de l’ancien empire ottoman, en décrochant la concession sur le chemin de fer Constantinople-Bagdad-Bassora. Une politique d’infiltration qui porte ses fruits et lui permet de d’obtenir la cession d’une partie du Congo français. La mécanique infernale est toujours la même : on cède les terres pour éviter la guerre, mais on nourrit les rancœurs.

Le ressentiment devient ainsi une obsession. D’autant plus que deux nations le cultivent plus particulièrement, à travers une querelle territoriale spécifique, celle des territoires annexés de l’Alsace-Lorraine. Elle est plus qu’une pierre d’achoppement entre les deux nations : elle est le lieu symbolique de la cristallisation de haines ancestrales. Les provinces perdues à l’issue de la guerre de 1870, deviennent un abcès de fixation que tout événement ravive. Au point de baigner les esprits d’une forme d’esprit de revanche qui se mue quasiment en mythe dont s’empare la littérature (6) et toute la pensée nationaliste. Une idéologie nationaliste de droite se développe en effet de plus en plus qui exalte la terre, les morts, le régionalisme et la tradition. Elle est portée par des écrivains de grand talent comme Maurice Barrès ou Charles Maurras. Derrière la querelle entre la France et l’Allemagne, se dissimulent deux visions opposées du patriotisme qui vont féconder le bellicisme et la militarisation.

La diplomatie va constituer un cadre particulièrement propice à son expression, à travers un pernicieux système d’alliances, qui sépare l’Europe en deux grands blocs antagonistes, au sein desquelles les nations parties prenantes, s’engagent à une totale solidarité militaire. Il y a ainsi, d’un côté, depuis 1907, la « Triple Entente » qui associe la France, la Russie et l’Angleterre et de l’autre côté, la « Triplice » ou la « Triple Alliance », renouvelée en 1912, qui réunit l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie. Dans chacun des camps, l’on fourbit ses armes dans la perspective d’une conflagration qui viendrait à embraser tout le continent, du fait même de ces jeux d’alliances. Dans la seule année 1912, les budgets d’armement augmentent de 15 à 25 %, et l’on redouble le rythme de construction des navires de guerre. En Allemagne, on a augmenté les effectifs militaires de près de 170.000 hommes, tandis qu’en France on passe la conscription de deux à trois ans. Dans cette atmosphère guerrière, les militaires commencent à prendre insidieusement le pas sur les politiques, contribuant notamment à une militarisation des esprits qui contribue à faire prospérer partout le nationalisme. On vilipende les attitudes pacifistes. On lui privilégie, en la glorifiant, la force guerrière, le patriotisme et l’héroïsme. Avec emphase, le poète italien D’Annunzio n’hésite pas à stigmatiser « une époque infâme », placée « sous le règne de la multitude et la tyrannie de la plèbe », ou l’on « a totalement perdu le sens des énergies altières et des vertus héroïques ». Il appelle même de ses vœux « la guerre par laquelle les peuples abâtardis s’arrêtent dans leur déclin ; car elle leur donne infailliblement ou la gloire ou la mort ». 

Toutes les conditions se trouvent donc réunies pour qu’à la moindre occasion, la poudrière explose, entrainant les nations alliées les unes aux autres, dans un engrenage infernal. Cet événement ce sera, le 28 juin 1914, l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand de Habsbourg. Ce dernier est victime d’un attentat perpétré de la main d’un activiste serbe qui se nomme Gavrilo Princip et qui lui coûte la vie ainsi que celle de son épouse. En réaction, un mois plus tard, l’Autriche-Hongrie pose un ultimatum à la Serbie. Celle-ci ne cédant pas, on entre dans une escalade du conflit. En réaction, la Russie déclare la guerre à l’Autriche puis l’Allemagne fait de même vis à vis de la Russie, puis à la France et enfin à l’Angleterre, obligeant cette dernière à déclarer la guerre à l’Allemagne. Une guerre généralisée se profile. Elle sera la plus terrifiante qui ait jamais existé. Dans un propos tout à fait prophétique, Sir Edward Grey, Ministre des Affaires étrangères de sa Majesté déclare le 3 aout 1914 : « Les lumières s’éteignent dans toute l’Europe, nous ne les reverrons pas s’allumer de notre vivant. » Il ne pensait sans doute pas parler au nom des 20 millions de morts et des 21 millions de blessés de la guerre de 1914-1918. 

(1) Le terme de « poilus » n’apparaitra qu’en septembre 1914, au moment de la bataille de la Marne. Cela étant, le terme à connotation argotique renvoie tout autant aux grognards d’Austerlitz qu’aux « braves à trois poils » de Molière. 
(2)  La toile fait plus de 60 m2.
(3) On doit la formule à Galtier-Boissière, fondateur du journal Le Crapouillot
(4) Le Lieutenant De Gaulle a, pour sa part, surtout vu dans ces hommes appelés à combattre, des « gens résolus qui retiennent leurs larmes »
(5) On doit la formule à Pierre Vallaud, historien et éditeur, dans son ouvrage 14-18 La première guerre mondiale.
(6) Le tour de France par deux enfants de G. Bruno (un pseudonyme qui cache en fait Augustine Fouillée-Tuillerie), est manuel scolaire d’apprentissage de la lecture, publié en 1877. Il relate le périple à travers la France de deux orphelins, contraints de quitter les territoires annexés par les Prussiens en 1870. Véritable “best-seller“, il entretient la France entière dans la douleur de l’amputation d’une partie de son territoire et devient un livre d’édification patriotique.

La main noire

La main noire est le nom d’une organisation secrète serbe, née trois ans avant le démarrage de la première guerre mondiale, en réaction à l’annexion de la Bosnie-Herzégovine à l’Autriche-Hongrie. Son but “clairement“ affiché était de constituer un Etat réunissant les Serbes des territoires appartenant à l’Autriche-Hongrie, à l’ancien empire ottoman et au Monténégro. Pour atteindre leur objectif, ses membres pratiquaient l’entrisme et l’infiltration au sein de l’armée notamment, leur permettant ainsi de commanditer des attentats. Ce sont eux qui ont armé la main de Gavrilo Princip, pour qu’il accomplisse, à seulement 19 ans, sa meurtrière besogne, lors de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand. Une action d’éclat particulièrement spectaculaire et efficace en conformité avec la devise du groupe : « L’union ou la mort ». Forte de plusieurs milliers de membres, l’organisation était dirigée par Dragutin Dimitrievitch, surnommé Apis, du fait de sa carrure imposante, rappelant le célèbre taureau de la mythologue égyptienne. 


« Tout va bien »

Raymond Poincaré causes de 1914-1918

Raymond Poincaré © Illustration : Philippe Lorin

Dans son ouvrage intitulé 1914, le destin du monde, l’historien, académicien et écrivain, Max Gallo, évoque dans la première partie de celui-ci, avec le talent figuratif qu’on lui connaît, la lente montée vers la guerre et notamment la forme de cécité dont la société a fait preuve à l’aube de la conflagration meurtrière. Ainsi, retraçant la cérémonie des vœux du corps diplomatique à Raymond Poincaré, président de la République, il cite cette partie du discours de sir Francis Bertie : « L’année qui vient de s’écouler, dit le diplomate britannique, a vu se rétablir la paix, et tout nous permet d’espérer qu’elle ne sera plus troublée dans l’année qui commence ». Et l’écrivain de poursuivre tout au long du chapitre 8 de son livre avec l’antienne « Tout va bien ». « Tout va bien si l’on en croit la grande presse. Les boutiques de grands bijoutiers sous les feux électriques semblent s’animer, leur splendeur attire une foule élégante. Entre les manteaux de fourrure, les aigrettes, les impeccables chapeaux de soie et les colliers de perles tentateurs, il existe certaines correspondances, écrit un chroniqueur. (…) Les chiens, eux-mêmes pomponnés à souhait, laissent entendre qu’ils sont des objets de prix. » Et de poursuivre : « La course aux armements, les risques de guerre, le renouveau de la tension dans les Balkans ? Les journaux font leurs gros titres de nouvelles rassurantes. (…) On veut croire que la rivalité navale anglo-allemande, appartient au passé. Les équipages anglais ont été acclamés. Tout va bien ». Plus loin encore : « La Joconde, volée au Louvre, a été rendue intacte par l’Italien Peruggia qui voulait qu’elle retrouve Florence. On suit le procès du voleur en réclamant la clémence. Tout va bien ». « Raymond Poincaré a pu partir en vacances et on le photographie avec son épouse, détendu et souriant, arpentant entre les palmiers de la Promenade qui conduit d’Eze-sur-Mer à Beaulieu. Tout va bien ». Et Max Gallo de conclure : « Est-ce si sûr ». En effet, est-ce vraiment si sûr que « tout va bien » lorsque le déni vous amène à danser au bord d’un volcan ?