Dans les années 70, la vie des habitants d’Hérouville dans le Val d’Oise fut métamorphosée par l’arrivée du fantasque compositeur Michel Magne, qui accueille dans son domaine David Bowie, les Grateful dead ou encore Elton John. Les Amants d’Hérouville dresse le portrait d’une époque haute en couleurs mais aussi celle d’une descente aux enfers.

Yann le Quellec et Romain Ronzeau, les auteurs des Amants d’Hérouville, ont cru bon d’ajouter en sous-titre de leur album : « une histoire vraie ». Une précision qui a son utilité tant le récit des aventures de Michel Magne et des artistes qui ont croisé sa route semble parfois improbable : imaginez David Bowie dégustant un lapin aux pommes de terres dans un village de 300 habitants dans le Val d’Oise… et pourtant ce n’est qu’une fantaisie mineure dans le quotidien du château d’Hérouville. En 1962, le compositeur Michel Magne rachète le lieu pour le transformer quelques années plus tard en studio d’enregistrement dernier cri. La personnalité de l’artiste, connu de tout le milieu parisien pour ses frasques et son énergie débordante, feront beaucoup pour la réputation des lieux, qui va rapidement traverser les frontières.

S’inspirant notamment de l’autobiographie de Michel Magne et de témoignages de ses proches, le scénariste Yann le Quellec et le dessinateur Romain Ronzeau redonnent vie à l’atmosphère créative et festive qui avait cours au château ; et abordent aussi des facettes plus sombres de la personnalité de son propriétaire. L’album débute en 1969, lorsqu’un incendie ravage le château, détruisant tous les enregistrements de Michel Magne. Dévasté, celui-ci rebondit en voyant encore plus grand, ouvrant ses studios au monde entier : le Grateful Dead, T.Rex, Elton John, Iggy Pop et de nombreux musiciens français viendront y enregistrer. Le compositeur semble avoir un besoin irrépressible de mouvement, de s’entourer de myriades d’artistes et de parasites, organisant des réceptions fastueuses. Mais parfois il craque sous le poids de cet appétit dévorant, de cette pression qu’il s’est lui-même imposée : Marie-Claude, sa jeune épouse, et ses enfants en feront parfois les frais.

L’album jongle en permanence entre la grande et la petite histoire d’Hérouville et de son châtelain. Romain Ronzeau s’empare à merveille de ce personnage aux deux visages, le croquant tantôt en ami souriant et bondissant, tantôt en figure menaçante et dépressive. Le dessinateur fait merveille lorsqu’il s’agit d’illustrer les flots de musique et la folie ambiante. Photos et extraits de presse s’invitent souvent entre les dessins à la manière d’un album-souvenir ou d’un carnet de notes, tandis que quelques pages de texte ponctuent le récit à intervalles réguliers, revenant sur la vie de l’homme avant Hérouville. Ces passages biographiques illustrés dévoilent un enfant précoce au tempérament libertaire qui deviendra un musicien et un compositeur brillant, un showman hallucinant surprenant le tout-Paris, multipliant les collaborations prestigieuses. Magne est plus connu pour ses musiques de films pour Cocteau, Vadim, Costa-Gavras, Lautner… même ses peintures rencontreront un certain succès.

En adoptant souvent le point de vue de Marie-Claude, Les Amants d’Hérouville souligne le côté extraordinaire et un peu insensé de l’aventure. Et en s’attardant sur la relation de cette dernière avec Michel Magne, l’album se dérobe à la facilité : ses auteurs auraient pu s’éclater à dépeindre les frasques, la créativité débordante et les grandes fêtes (dont un concert du Grateful dead en présence des habitants du village, qui ouvrira chez eux les portes de la perception…). Mais en ne faisant pas l’impasse sur ses côtés sombres, Yann le Quellec et Romain Ronzeau dépeignent de manière convaincante une vie en clair-obscur. Redécouverte d’un artiste et d’un lieu unique dans l’histoire de la musique pop, Les Amants d’Hérouville est avant tout une histoire humaine, successivement jouissive et inquiétante.

Les Amants d’Hérouville

de Yann le Quellec et Romain Ronzeau /Eds Delcourt 

www.editions-delcourt.fr