par Marc Houver


Les années 1930 sont marquées en Europe par l’ascension d’Hitler au pouvoir. Devenu chancelier du Reich en 1933, le dictateur multiplie les initiatives, souvent en rupture avec le traité de Versailles de 1920, qui toutes fragilisent la paix internationale. Une stratégie agressive hors des frontières qui met en lumière l’incapacité de la France et du Royaume-Uni à s’opposer aux visées hégémoniques et absolutistes de l’Allemagne nazie. La crise des Sudètes, en Tchécoslovaquie, en est l’illustration la plus criante et va conduire à la signature des accords de Munich le 29 septembre 1938. 

« Vous, apprenez à voir, plutôt que de rester les yeux ronds… Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde ». Ces derniers mots, bien connus, de l’épilogue de La résistible ascension d’Arturo Ui, la célèbre pièce de théâtre du dramaturge Bertold Brecht, rédigée en 1941, pourraient parfaitement résumer les Accords de Munich, signés trois ans plus tôt, le 29 septembre 1938. Ils constituent la meilleure synthèse de ce qu’il advient lorsqu’une société ferme les yeux, par lâcheté, sur la montée des périls provoqués par les totalitarismes de toute nature.

Ils font, en l’espèce, référence à la politique pangermaniste d’Adolf Hitler, Chancelier du IIIème Reich depuis le 30 janvier 1933. Un expansionnisme qui ne s’est imposé à l’Europe que parce qu’il a été méticuleusement construit par un homme qui est parvenu à embrigader, par la force et la propagande, toute une société dans son sillage. Une ascension-descente aux enfers qui a été construite sur le plan de la politique extérieure par touches successives de transgressions-tests destinées chaque fois à mesurer la capacité de tolérance complice des grandes démocraties européennes.

Il y a eu d’abord, en 1936, la remilitarisation de la Rhénanie qui avait pourtant été démilitarisée par le traité de Versailles promulgué en 1920 pour régler les comptes après la guerre de 1914-1918. Puis deux ans plus tard, l’Anschluss, en l’occurrence l’annexion de l’Autriche. Une politique qui vise méthodiquement à élargir sans cesse « l’espace vital », l’expression consacrée pour caractériser la volonté allemande, incarnée par son Chancelier, de regrouper dans un même périmètre toutes les populations d’origine germanique. 

Les appétits des ogres étant insatiables, voilà qu’Adolf Hitler lorgne désormais sur la Tchécoslovaquie. Ce pays est une création issue de la Grande guerre, sur le principe du droit à l’autodétermination des peuples. Son existence avait été entérinée par le traité de Saint-Germain-en-Laye du 10 septembre 1919. Le jeune Etat souverain constitue une proie intéressante à plus d’un titre. Tout d’abord, parce qu’il représente un obstacle aux visées hégémoniques allemandes, en ce qu’il constitue la plus efficace des alliances de revers de la France. Ensuite, parce que ses industries, ses ressources agricoles et ses matière premières pourraient servir la politique d’autarcie de la nation de Goethe. Enfin, parce que depuis l’Anschluss, il forme un bastion avancé en Europe occidentale qui s’enfonce dans le territoire du Reich. 

Le dictateur allemand doit trouver un moyen de légitimer une intervention en Tchécoslovaquie. La question des Sudètes va constituer le prétexte idéal pour servir ce noir dessein. On appelle Sudètes les populations de culture allemande qui occupent la bordure nord-est de la Bohême. C’est le cœur de l’Etat plurinational fondé en 1919 par juxtaposition des territoires tchèques à l’Ouest et slovaques à l’Est. Un peu plus de trois millions de descendants de colons allemands, fiers de leur originalité ethnique et linguistique, peuplent cette région. Ils n’oublient pas qu’ils ont été rattachés contre leur gré à la Tchécoslovaquie et nombre d’entre eux viennent grossir les rangs du nouveau « parti allemand des Sudètes » qui réclame une autonomie complète des régions germaniques. 

Dans un violent discours de Nuremberg du 12 septembre, Hitler réclame le rattachement des Sudètes à l’Allemagne. Il laisse planer même la menace d’une guerre imminente. La Tchécoslovaquie lance un ordre de mobilisation générale. En France, en Italie, et en Allemagne, on rappelle les réservistes. De vaines tractations sont menées par les démocraties en ordre dispersé auprès du Chancelier mais la tension continue d’augmenter. 

Sur une suggestion du premier ministre de Grande-Bretagne, Neville Chamberlain, Benito Mussolini, le chef du gouvernement fasciste italien, parvient à faire accepter à Hitler l’idée d’une conférence internationale pour régler la question. Une rencontre est organisée le 29 septembre à Munich entre les représentants de la France, de l’Angleterre, de l’Italie et de l’Allemagne. La Tchécoslovaquie et l’U.R.S.S. ne sont pas conviées à la table de négociation. C’est le vent du pacifisme dominant qui a conduit les représentants français et britannique vers la capitale de la Bavière. Ils savent leurs populations peu enclines à une nouvelle guerre, deux décennies seulement après la fin de la « Der des Der ». En fait, ils sont venus pour gagner la paix à tout prix. Hitler le sait qui se montre d’autant plus intransigeant face à des interlocuteurs qui courbent l’échine quand lui bombe le torse. 

Il est vrai que le Britannique Neville Chamberlain comme le Français Édouard Daladier savent que leurs pays ne disposent ni de la force politique ni des moyens militaires nécessaires pour mener une guerre qui plongerait une fois encore l’Europe dans un nouveau bain de sang. L’esprit est au renoncement pour, espère-t-on, gagner du temps. Un compromis doit être trouvé, quoi qu’il en coûte. Des accords sont signés qui prévoient l’évacuation, sous dix jours, du territoire des Sudètes par les Tchèques et son occupation progressive par l’Allemagne. Accessoirement, un morceau de Silésie est rétrocédé à la Pologne. 

Il faut se rendre à l’évidence : la France a abandonné la Tchécoslovaquie. Quant à l’Angleterre, elle a arraché une résolution supplémentaire de la part de l’Allemagne, en l’occurrence la signature d’un document attestant que les différends futurs seraient réglés par la négociation pacifique. Cela prêterait à rire si cela n’en était pas affligeant de naïveté. 

Les conséquences néfastes des accords de Munich ne se font pas attendre. La Tchécoslovaquie est dépecée, des millions d’habitants sont déplacés, le prestige du Führer croît de plus en plus, notamment au sein de la Wehrmacht qui craignait que l’aventurier Hitler ne les mène à la catastrophe. Quant aux représentants des démocraties signataires des accords de Munich, ils ont compris qu’une guerre sera, à terme, inévitable. Le futur est désormais inscrit dans ce pitoyable présent des démocraties.

Cela ne les empêche pas de transmuer « la trahison de Munich » comme la qualifie la presse tchécoslovaque, en une victoire des démocraties sur la dictature. En effet, Daladier est accueilli sur le sol français en triomphateur. Il en est le premier surpris ! La foule en liesse l’ovationne comme un héros à l’aéroport du Bourget. Sa mine sombre contraste néanmoins avec les vivats populaires, laissant à penser qu’il ne se fait déjà plus d’illusions sur le sombre épisode qu’il a vécu. 

Même image en Angleterre. À sa sortie de l’avion qui le ramène chez lui, Neville Chamberlain fait face à un parterre de dizaines de ses compatriotes massés autour de lui pour l’applaudir et rendre un hommage vibrant à celui qu’ils surnomment désormais « the peacemaker », le fabricant de paix. À l’inverse de son homologue français, le Premier ministre anglais nourrit encore des illusions, puisque qu’il continue à affirmer haut et fort que Hitler « est un homme sur qui l’on peut compter lorsqu’il a engagé sa parole ». 

Un autre prestigieux citoyen de sa majesté, gardera toutefois un peu plus d’entendement que le premier ministre en exercice. Il juge les accords de Munich de manière cinglante dans un propos tenu le 5 octobre 1938 : « Nous avons subi une défaite totale et sans mélange (…). Notre peuple doit savoir que nous avons subi une défaite sans guerre, dont les conséquences nous accompagneront longtemps sur notre chemin. » Un avertissement signé Winston Churchill. Il affirmera même quelques temps plus tard : « Ils ont accepté le déshonneur pour avoir la paix. Ils auront le déshonneur et la guerre ». Un propos prémonitoire à la veille de l’embrasement total de l’Europe. 

Désormais, le toponyme de Munich vient enrichir le champ lexical politique pour qualifier l’esprit de renoncement et l’attitude de ceux qui cèdent au bluff de la force. Comme le soulignait l’écrivain Julien Green dans son journal en septembre 1938 : « La paix est peut-être sauvée, mais nous sommes en vie parce que, tous, nous avons eu peur, peur de Hitler et de sa grosse voix. » Une voix qui va faire encore longtemps trembler le monde.

 


L’autre d’Ormesson

Dans le quotidien le Figaro du 1er octobre 1938, l’on peut lire un éditorial ainsi rédigé : « L’objet du litige qui a failli provoquer la guerre semblait, somme toute, bien petit par rapport à la catastrophe qu’il risquait de produire. Que représentaient après tout « ces questions de détail » (délai d’évacuation, quelques hectares en plus ou en moins dans un petit coin d’Europe) si l’on songeait aux millions de vies qui allaient, peut-être, se sacrifier à cause d’elles ? Et pourtant ce sont ces questions, d’apparence minimes, qui ont bouleversé le monde, parce qu’il ne s’agissait plus d’un problème politique, mais d’un principe moral. (…) Les Allemands obtiennent à leur profit une large révision des frontières. Ils s’annexent une population nombreuse qui, si germanique qu’elle soit, n’avait encore jamais appartenu à l’empire créé par Bismarck. (…) Ils ont accepté que cette annexion se fît sur le plan de la négociation européenne, moyennant des procédés et des garanties européens, et non sur le plan du “bon plaisir“. Or cette distinction est considérable… ». Son auteur n’est autre que Vladimir d’Ormesson, oncle d’un certain Jean d’Ormesson qui deviendra à son tour, un demi-siècle plus tard, éditorialiste du célébre journal. 

 


« Ah les cons ! »

Édouard Daladier accords de Munich

Édouard Daladier
© Illustration : Philippe Lorin

Lorsqu’on évoque les accords de Munich, il est fréquent de rapporter le propos d’Édouard Daladier, le président du Conseil français, à son retour d’Allemagne. En effet, en voyant la foule nombreuse massée sur le tarmac de l’aéroport du Bourget pour l’acclamer, celui-ci se serait exclamé « Ah les cons ! S’ils savaient. » Les historiens et les témoins de la période ne sont pas aussi affirmatifs quant à la réalité de la formule. Pour certains, le propos aurait été plus lapidaire et se serait limité à un simple « les cons ! ». Selon le diplomate Etienne de Crouy-Chanel, qui aurait entendu clairement Daladier maugréer, l’expression est encore différente, en l’occurrence « Ces gens sont fous ! », manière de témoigner de l’incompréhension du président du Conseil vis à vis de la présence du joyeux comité d’accueil. Dans ses mémoires, Daladier tempère son propos qui devient dès lors : « Je m’attendais à recevoir des tomates et j’ai reçu des fleurs. » Comme le souligne l’historien Jean-François Sirinelli dans son ouvrage Le siècle des bouleversements : de 1914 à nos jours, la seule conclusion définitive que l’on peut tirer de cette anecdote, c’est que les Français venus acclamer Daladier n’ont pas mesuré que la reculade de Munich était « porteuse d’un immense danger que la conférence n’est pas parvenue à écarter ».