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par Marc Houver

À l’entrée du 12e siècle, après la première croisade, Jérusalem est aux mains des chrétiens. Les nombreux pèlerins qui veulent se rendre sur le tombeau du Christ, doivent emprunter une route dangereuse. Quelques fils de nobles familles décident de créer une milice pour sécuriser les voyages en Terre Sainte. C’est dans ce contexte que naît un Ordre religieux et militaire qui va marquer l’histoire et les imaginaires : les chevaliers du Temple.

Ils ne sont d’abord que deux, Hugues, originaire de Payns en Champagne et Godefroy de Saint-Omer. Sept autres compagnons(1) vont rapidement les rejoindre, pour donner corps à un dessein particulier, né dans leurs esprits à l’issue de la première croisade : sécuriser la route qui conduit à Jérusalem. En 1119, ils scellent un pacte et prennent le nom de « Pauvres chevaliers du Christ et du Temple de Salomon », en référence à leur lieu de résidence, à l’endroit même de la mosquée Al-Aqsa. Un Ordre nouveau vient d’apparaitre dont les serviteurs portent le nom de Templiers. Ils concilient vie militaire avec une règle spirituelle rédigée par Saint Bernard, que le concile de Troyes adopte le 14 janvier 1128. 

En ses rangs, figurent des combattants, les chevaliers, mais aussi des auxiliaires, les écuyers(2), et des domestiques. Comme tous les Ordres, il jouit d’une grande autonomie à travers des privilèges octroyés par le souverain pontife. L’exemption, par exemple, de la dîme ainsi que de la juridiction épiscopale. Il peut donc avoir ses propres prêtres et disposer d’une liturgie spécifique. 

Un Ordre très hiérarchisé, avec néanmoins un fonctionnement démocratique. Au faîte de l’organisation pyramidale, le Maître(3), une forme de père abbé qui, tout à la fois, soutient chacun des membres et fait régner la discipline. Il est assisté d’un sénéchal, un premier lieutenant susceptible de le remplacer en cas de vacance et d’un maréchal, qui a un rôle militaire. Ils administrent un Conseil de frères, qui lui doivent « ferme obéissance ». Réunis en Chapitres, les frères sont vêtus d’un manteau blanc et peuvent être facilement identifiables. Le Maître occupe une tente ronde surplombée d’un gonfanon baucent(4).

Tous les frères mènent une vie spirituelle sans ascèse excessive. Ils vont par deux, dans la frugalité, la prière et le silence, car « trop parler n’est sans péché », le tout en respectant une stricte discipline militaire faite d’obéissance et d’errance. Il ne leur est pas autorisé de recevoir des enfants, même s’il s’agit d’oblats offerts par leurs parents ou de jeunes volontaires. Pour pouvoir être candidat, il faut avoir l’âge de la majorité (18 ans minimum) et être libre et de bonne mœurs.

Initialement, le but de l’Ordre était « d’avoir dix chevaliers à son commandement pour conduire les pèlerins qui vont au fleuve du Jourdain…et mener sommiers pour porter ravitaillement et rapporter les pèlerins si besoin en est ». Constamment sur le pied de guerre, les Templiers s’illustrent dans nombre de faits d’armes, d’abord au Portugal et en Espagne, puis, évidemment, en Terre sainte. Leur cause étant noble, ils ont le droit de tuer. Saint Bernard les absout par avance de leurs actes : « Le chevalier du Christ donne la mort en toute sécurité et la reçoit dans une sécurité plus grande encore. (…) Lors donc qu’il tue un malfaiteur, il n’est point homicide mais Malicide. (…) La mort qu’il donne est le profit de Jésus-Christ, et celle qu’il reçoit, le sien propre. »  

Mais faire la guerre est dispendieux. Heureusement, l’afflux de dons (terres, domaines abandonnés, herbages, droits de levés sur les cerfs etc.) permet de la financer. De petits rus de donations qui vont grossir des ruisseaux de libéralités, puis des fleuves de richesses, jusqu’à constituer une vraie fortune, recueillie par les milliers de commanderies installées en France ou dans l’Europe entière. S’ajoutent à cela les quêtes auxquelles les chevaliers ont droit. Qui plus est, nombre de personnes leur confient leurs biens, meubles, argents ou joyaux, à titre de dépôt. On place ses biens auprès de l’Ordre, pour les mettre en sécurité. Une fonction de dépositaire qui prend de l’importance sous la multiplication des pèlerinages. On mesure en effet rapidement, l’intérêt qu’il peut y avoir à user des services d’un Ordre qui possède des maisons tout à la fois en Occident et outre-mer. Sur une simple attestation de versements opérés à n’importe quel trésorier du Temple du continent, on peut ainsi obtenir des espèces en Terre Sainte. Par ailleurs, à partir du 13e siècle, l’Ordre transfère les fonds dans de bonnes conditions de sécurité, grâce à sa propre flotte de navires.

À tel point que les chevaliers du Temple deviennent en Europe, au fil du temps, les gardiens de nombreux biens. Même les grandes familles royales font appel à eux, soit pour leur confier leurs richesses en vue de leur protection, soit pour obtenir des prêts. Henri III d’Angleterre ou Saint Louis par exemple, sauront faire bon usage de ces commodités. Les conditions de sécurité sont d’autant mieux respectées que toutes les opérations financières (cautions, prêts, remboursements) sont rigoureusement consignées sur les registres des différentes maisons des Templiers. Ces derniers sont en effet des administrateurs hors pair et des comptables scrupuleux. Ils savent même convertir toutes les valeurs qui leur sont confiées dans l’unité de compte locale(5). Une véritable prospérité financière au service d’un projet désintéressé, c’est bien plus que ne l’espéraient les frères fondateurs.

Et pourtant, cet empire financier va s’effondrer comme un château de cartes. En effet, à l’aube du vendredi 13 octobre 1307, tous les Templiers de France vont être arrêtés dans leurs quelque sept-cents commanderies. La surprise est totale. C’est le roi lui-même qui a ordonné la mise en œuvre de ce sinistre plan. Que peut donc reprocher Philippe le Bel aux frères du Temple ? N’ont-ils pas toujours fait preuve à son égard d’une fidélité et d’une loyauté absolues, au risque parfois de se mettre en délicatesse avec le pape lui-même ? La veille encore, Jacques de Molay, le maître de l’ordre, était aux côtés du souverain dans l’église des Jacobins. Il assistait aux obsèques de Catherine de Courtenay, l’épouse de Charles de Valois, frère cadet du roi.

Comment une opération de basse police d’une telle envergure, a-t-elle pu se dérouler, à la fois dans sa conception et sa mise en œuvre ? En fait, celle-ci a commencé quelques mois plus tôt, par une campagne de déconsidération des Templiers. Le roi et ses affidés ont l’idée de s’appuyer sur l’opinion publique et propagent des rumeurs visant à compromettre les membres de l’Ordre, en arguant notamment des comportements supposés immoraux de ces derniers. Une manœuvre destinée à préparer la phase opérationnelle du sombre projet, avec l’envoi, le 14 septembre 1307, de lettres closes aux baillis et sénéchaux. Ils ont interdiction d’en prendre connaissance avant une date déterminée. Elles contiennent des accusations contre l’ordre et l’injonction « d’arrêter tous les frères dudit ordre, sans exception aucune, de les retenir prisonniers en les réservant au jugement de l’Église, de saisir leurs biens meubles et immeubles. » Même le mode opératoire est précisé. En l’occurrence, préparer ce coup de force dans le secret le plus total, avec toutes les personnes de confiance.

Une fois cette basse besogne menée en tous lieux au même moment, s’ouvre un procès en sorcellerie, dans lequel quelques personnes vont tenir une place essentielle.  Il y a d’abord Guillaume de Nogaret, dans l’habit du procureur. Il a été choisi car c’est un juriste de talent, sans doute un ancien cathare, qui a osé lutter contre le pape Boniface VIII, en 1303, à travers un attentat. Il y a ensuite le pape Clément V. C’est, lui aussi, un juriste. Il s’est fait couronner en 1305 à Lyon, pour ne pas avoir à affronter les factions rivales qui divisent les cardinaux. Il est le premier des papes d’Avignon et jouit de la protection du troisième protagoniste du procès, le roi Philippe le Bel. Un roi particulier à la personnalité fuyante. Son appétit du lucre a été maintes fois constaté, tout comme son antisémitisme(6) et son appétence à mener la guerre. Lui non plus n’aime pas le pape Boniface VIII. Le procès va durer sept ans. L’acte d’accusation fait état d’apostasie, d’outrage au Christ, d’idolâtrie, de rites obscènes et même de sodomie. On exhibe de prétendus témoins. On soumet les accusés à la question et, plus encore, à la torture. C’est l’inquisiteur Guillaume de Paris qui se livre à cette basse besogne. 

Le pape Clément V s’appuie sur ce procès pour, à son tour, ordonner à tous les princes de la Chrétienté d’arrêter les Templiers de leurs territoires. Il sait que les accusés ne sont pas coupables de tout ce qu’ils ont avoué sous le supplice, mais il est trop faible pour s’opposer au roi de France. Les nombreuses rétractations des Templiers n’y changeront rien, les condamnations pour relaps se multiplient. Le 19 mars 1314, le Maître de l’Ordre, Jacques de Molay, ainsi que Geoffrey de Charnay sont condamnés à leur tour à être brûlés vifs sur un bûcher dressé devant Notre-Dame de Paris. C’en est définitivement fini des Templiers. Un mois après la mort de Jacques de Molay, la pape Clément V meurt à son tour. Philippe le Bel rejoint ce dernier le 29 novembre après une crise d’apoplexie. Deux morts qui frappent une opinion publique prompte à y lire une présence divine : la légende selon laquelle Jacques de Molay, avait prophétisé que l’un et l’autre seraient amenés à comparaitre dans les six mois au tribunal de Dieu, est née. Mais l’Ordre est mort.

(1) André de Montbard, Gondemare, Archambaud de Saint Amand, Roral, Payen de Montdidier, Arnaldo et Geoffroy Bissot.
(2) Chaque Templier se voyant doté de trois chevaux, les écuyers sont indispensables.
(3) Et non le Grand Maître comme une certaine littérature le laisse trop souvent à entendre.
(4) Bannière de deux couleurs, argent et sable, avec une croix de gueules brochant.
(5) L’unité de compte utilisée est la livre parisis, celle en usage dans la « maison chêvetaine », la maison mère de Paris, qui a été le centre des finances royales dès la fin du 12ème siècle.
(6) Il a expulsé les juifs de France en 1306.

La Règle

Templier chevalier

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« Avant tout la discipline est constante et l’obéissance est toujours respectée ; on va et on vient au signal de celui qui a autorité ; on est vêtu de ce qu’il a donné ; on ne présume pas de chercher ailleurs nourriture et vêtements… Ils mènent loyalement une vie commune sobre et joyeuse, sans femme ni enfants ; on ne les rencontre jamais désœuvrés, oisifs, curieux… ; parmi eux aucune acception de personne : on honore le plus valeureux, non pas le plus noble… ; ils détestent les dés et les échecs, ont la chasse en horreur… ; ils ont les cheveux coupés ras… ; jamais peignés, rarement lavés, le poil négligé et hirsute ; sales de poussière, la peau tannée par la chaleur et la cotte de mailles … »

Extrait de la Règle établie par Saint Bernard(7)

(7) Source : « Les Templiers » de Régine Pernaud – Que sais-je n°1557 – 11ème édition 2018

 

 


L’Infini

film le sang des Templiers

© Le sang des Templiers, film de Jonathan English (2011) / Droits réservés

La multitude des livres, articles, films et représentations iconographiques sur les Templiers, laisse à penser que nous savons tout de ces chevaliers à l’aura toute particulière et qu’ils ont livré tous leurs secrets. La réalité est bien différente, dans la mesure où de nombreuses contre-vérités circulent, à l’heure actuelle encore, sur ce sujet qui continue à passionner les esprits. L’histoire des Templiers constitue une succession de mythes enrobés dans la brume du doute. À leur sujet, on peut lire à peu près tout et le contraire de tout. Mais aller à la recherche des chevaliers du Temple, c’est peut-être simplement sonder à l’infini les profondeurs des âmes humaines et, sans doute, cheminer vers soi. Même Dante Alighieri s’y est laissé aller, dans sa Divine comédie, où il est beaucoup question des Templiers, c’est dire…