Un Printemps à Tchernobyl d’Emmanuel Lepage est probablement l’album le plus troublant du reporter-dessinateur. On ressort de sa lecture émerveillé par les contrastes inattendus d’un coin de campagne bouleversé par les marques d’un mal invisible. Chez Futuropolis.

La diffusion il y a tout juste un an de la magistrale mini-série Chernobyl, produite par HBO, a rappelé au plus grand nombre les origines de l’une des plus grandes catastrophes du XXe siècle. Elle a aussi rappelé au lecteur de bande-dessinée l’existence de l’un des albums les plus remarquables sur le sujet, paru en 2012. Ces dernières années, Emmanuel Lepage a publié plusieurs récits où il s’aventure sur les mers, notamment dans les terres australes, où il décrit toute la sauvagerie et la beauté des éléments. Dans Un Printemps à Tchernobyl, c’est sur la terre ferme qu’il dessine d’abord, à grands renforts de fusains, la désolation et les silhouettes monolithiques du site de la centrale et de la ville-fantôme de Pripiat, dont il visite la région en 2008. A ces décors saisissants succèdent les couleurs d’une nature qui a repris ses droits. Grâce à son talent de dessinateur, nous sommes confrontés au même trouble que celui-ci a ressenti face aux teintes flamboyantes d’un coin d’Ukraine que chacun imaginait dévasté et peuplé de monstres.

Emmanuel Lepage privilégie le contact et le ressenti à l’enquête ou à l’analyse. C’est aux côtés de ses hôtes ukrainiens qu’il évoque la catastrophe ; des habitants chaleureux résignés à continuer de travailler dans la zone rouge pour vivre. Les signes de l’accident semblent plutôt absents, dissimulés. Un champignon géant, l’interdiction de s’asseoir par terre, les pierres tombales sans date de décès, la nourriture probablement contaminée d’un repas… la mort invisible rôde partout sous le vernis champêtre, au cœur du quotidien de milliers de gens, rappelant que la vie est bouleversée pour toujours à Tchernobyl.