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Désormais, la question n’est plus de savoir si un autre monde est possible : les conséquences déjà palpables ou encore insoupçonnées du passage dévastateur du Covid-19 imposent l’idée que cet autre monde est souhaitable, nécessaire, voire indispensable. Mais quel monde ? Et quand ? Alors que la crise est loin d’être derrière nous, les interrogations aussi ont un caractère viral…

De battre bien des cœurs vont encore s’arrêter. Vendredi 17 avril, selon un décompte établi par l’Agence France Presse sur la foi de données officielles, la pandémie mondiale de Covid-19 avait déjà causé 150 000 morts dans 180 pays, cinq mois jour pour jour après l’apparition du virus, en Chine, où la détection du premier cas remonterait au 17 novembre à Wuhan, une ville hier parfaitement inconnue au-delà des rives du Yang-Tsé-Kiang, mais désormais précédée d’une célébrité aussi planétaire que sinistre.

Ce bilan, provisoire, s’alourdit quotidiennement à coups de milliers de morts supplémentaires, mais il se situe probablement en-dessous de la réalité, de nombreuses personnes décédées hors des hôpitaux n’étant pas testées donc pas comptabilisées. Il permet néanmoins de qualifier la situation pour ce qu’elle est d’abord et avant tout : une crise sanitaire mondiale d’une ampleur incontrôlable conduisant à ce qu’une À la catastrophe sanitaire s’ajoutant le désastre économique, la crise, totale, s’avère aussi politique, dans un monde déjà en désordre, désarticulé, désorganisé.bonne moitié de l’humanité (soit plus de 4 milliards de personnes !) se retrouve assignée à résidence pour une durée indéterminée. Sidération, consternation, angoisse. Confinement.

Inévitablement, les conséquences économiques et sociales sont à l’avenant : les échanges internationaux se trouvent à l’arrêt ou presque, au point que l’Organisation mondiale du commerce a d’ores et déjà prévu « la plus profonde récession économique de notre existence. » L’exemple de la France se révèle éloquent, mais il est reconductible à l’infini, d’Europe en Amérique, d’Afrique en Asie : son PIB (produit intérieur brut, soit l’outil permettant de mesurer la production de richesses d’un pays) a chuté de 6 % au premier trimestre, la pire performance enregistrée depuis 1945.

À la catastrophe sanitaire s’ajoutant le désastre économique, la crise, totale, s’avère aussi politique, dans un monde déjà en désordre, désarticulé, désorganisé. Partout, des pouvoirs pris de court gèrent la situation au jour le jour, chacun de son côté, chacun à sa manière : erratique en Angleterre où le Premier ministre Boris Johnson lui-même a dû passer quelques jours en soins intensifs  ; désinvolte au Brésil de Bolsonaro ; autocentrée et par à-coups dans l’Amérique de Trump ; brouillonne dans la France de Macron où les voltes-faces sur le port du masque (encore faut-il en posséder, donc en produire ou en acheter…) révèlent toutes sortes de défaillances, comme l’impréparation du pays face à une situation extrême, les fissures creusées par 20 années de politique sanitaire au rabais, ou encore une gestion et une communication de crise frisant l’amateurisme…

Quant à l’Europe, continent le plus touché par le Covid-19, elle avance plus divisée que jamais et la difficulté des ministres des Finances à se mettre d’accord, les 8 et 9 avril, sur une réponse économique commune a seulement abouti à faire éclater, au grand jour, des positions de plus en plus inconciliables. Et si, dans son élan dévastateur, le virus causait aussi la mort de l’union européenne ? Plus rien ne semble impossible, surtout le pire…

Plus rien ne semble impossible, même une promesse de conversion Puisqu’il est impossible de savoir combien de temps la crise durera, il est également impossible d’imaginer dans quel état le monde en sortira.des serviteurs les plus zélés de la cause ultralibérale. Son allocution paraît loin aujourd’hui, mais il faut se souvenir de ces mots prononcés par Emmanuel Macron le jeudi 12 mars au soir à la télévision : « Ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché. Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner, notre cadre de vie à d’autres est une folie. Nous devons en reprendre le contrôle, construire (…)  une France, une Europe souveraines, une France et une Europe qui tiennent fermement leur destin en main. Les prochaines semaines et les prochains mois nécessiteront des décisions de rupture en ce sens… »

Ainsi s’esquissait, avant même le début du confinement (mis en œuvre en France le mardi 17 mars à midi), les débats à venir sur le monde d’après dans lequel le président français prévoit que « beaucoup de certitudes, de convictions seront remises en cause. » Alors même que personne ne connaît le moment où la crise sera derrière nous, chacun spécule déjà sur les leçons à tirer de la situation exceptionnelle qui nous frappe aujourd’hui. Moins de libéralisme et plus d’État, moins de mondialisation et plus de coopération, moins de profits et plus de proximité, moins de croissance effrénée et plus d’écologie réelle, moins de ci et plus de ça ? Le confinement offre au moins la possibilité de la pensée, de l’introspection, des idées. Avec une réserve de poids qui dit l’infini mystère de ce qui se déroule devant nous : puisqu’il est impossible de savoir combien de temps la crise durera, il est également impossible d’imaginer dans quel état le monde en sortira et à quoi ressemblera l’humanité, année zéro.