Charles de Gaulle est mort (novembre 1970), vive de Gaulle ! Georges Pompidou est mort (avril 1974), vive Pompidou ! François Mitterrand est mort (janvier 1996), vive Mitterrand ! Jacques Chirac est mort (septembre 2019), vive Chirac ! Valéry Giscard d’Estaing est mort (décembre 2020), vive Giscard !

La ritournelle est toujours la même, comme si, en la détournant de son sens initial, la République de l’opinion et des commentateurs resservait à chaque fois l’antienne d’Ancien régime, « Le Roi est mort, vive le Roi ! ». 

C’est d’abord ce constat qu’on ne pouvait s’empêcher de faire après l’annonce du décès de Valéry Giscard d’Estaing : à peine disparu, l’ancien plus jeune Président de la République française de la Cinquième République, au pouvoir de 1974 à 1981, devenait instantanément le meilleur des hommes politiques… pour quasiment tout le monde. Pour la droite évidemment (dont une fraction l’a pourtant largement trahi voire combattu), comme pour la gauche aussi (qui l’a copieusement conspué de son vivant). Ce furent concerts de louanges et panégyriques en tous genres, y compris de la part de ceux qui, bien trop jeunes, n’étaient même pas nés ou venaient à peine de voir le jour lorsqu’il perdait le pouvoir.

Affiche de campagne de Valéry Giscard d'Estaing

© Illustration : Philippe Lorin

Pour ceux qui n’ont ni l’âme de thuriféraires, ni celle de contempteurs, ces réactions immédiates, quasi exclusivement positives, pouvaient avoir quelque chose de choquant, pour ne pas dire d’indécent. Comment encenser ainsi un homme qui a été aussi vilipendé et moqué après qu’il a été chassé du pouvoir sous les huées et les quolibets ? Car, souvenons-nous, c’est bien ce qui s’est passé à l’époque. À tel point qu’il n’y a pas une année écoulée depuis la première alternance de 1981, sans que l’on jetât le souvenir de VGE en pâture aux bêtisiers de la télévision. On raillait de tout côté sa componction et son sens de la précision, fruits d’une éducation rigoureuse et grand-bourgeoise mise au service de l’État et de la grandeur des fonctions tour à tour occupées. On ironisait sur ses méthodes consistant à « faire peuple », en s’emparant d’un piano à bretelles ou en invitant les éboueurs (à l’époque on ne disait pas encore ripeurs) à sa table pour un roboratif petit-déjeuner. 

On sait bien que la mort suffit à absoudre tout le monde et à offrir un ticket d’entrée gratuite à l’Élysée perpétuel des grands hommes, cette région des enfers où, selon la mythologie, séjournaient les plus vertueux des humains. A fortiori en France, la nation qui nourrit un appétit gargantuesque pour les hommes providentiels, autant qu’elle voue un culte aux héros… morts. On n’ignore pas qu’accompagner un homme à sa dernière demeure est toujours une manière d’inhumer sa propre nostalgie. De la même façon, constater le décès d’un président de la République, c’est toujours enterrer une époque, enfouir un passé qui, lorsqu’on ne se sent plus d’avenir, se mue en un âge d’or fantasmé. 

Cet âge d’or, c’est celui des « Trente glorieuses » finissantes. Même si à l’époque on ne savait pas encore vraiment ce que signifiait ce concept créé par Jean Fourastié. Tout au plus avait-on intégré le fait que le monde développé subissait un choc pétrolier qui allait faire entrer un mot nouveau dans notre glossaire quotidien : la crise. Là-aussi, sans trop savoir de quoi il s’agissait et quelles conséquences cela aurait sur nos existences. Mais on savait qu’on n’accepterait pas que celle-ci mette en danger nos avantages acquis. 

C’était l’époque bénie des années manichéennes. Les bons et les purs étaient dans un camp : à gauche pour les gens de gauche, à droite pour les gens de droite. Les repas de familles en portaient les stigmates. Les méchants étaient clairement identifiés et nommés : les « socialo-communistes » pour la droite, les « réac » pour la gauche. Les débats télévisés s’en repaissaient. Le pouvoir était à Paris, les contrepouvoirs gagnaient les provinces. La carte électorale en découlait. La mode aussi était discriminante, même si mai 68 était passé par là, floutant déjà les repères. Mais, en gros, la cravate, les costumes portés toute la semaine et les mocassins homme, à glands, les jupes plissées pour les femmes et les pulls, ton pastel, en cachemire étaient l’apanage des gens de droite, les tenues plus décontractées, Clarks® au pied, et le style baba-cool constituaient la panoplie des gens de gauche. Pour les plus jeunes en tout cas, car les anciens, eux, portaient le costume le dimanche. La presse était de droite. Les journaux d’opinion étaient de gauche.

Des repères clairs et des jalons faciles permettant de prévoir aisément les trajectoires, même si, au final, les déterminismes étaient de plus en plus difficiles à supporter et surtout à accepter pour tout un chacun. Prise dans les mâchoires de l’étau des blocages sociaux et de la reproduction perpétuelle des schémas, la « société bloquée » aspirait à autre chose. « Valéry », esprit brillant s’il en fut (là-dessus au moins, on peut s’entendre sans craindre de tresser des louanges complaisantes), l’avait sans doute compris et senti. Mais « Giscard d’Estaing » n’a jamais pu réellement l’incarner, malgré un chapelet de réformes dont on ne sait toujours pas si elles étaient l’œuvre de ce seul homme d’État ou si elles n’étaient que les signes des temps. 

C’est maintenant aux historiens de séparer le bon grain de l’analyse objective, de l’ivraie des commentaires chargés d’affect et de pathos. Plus qu’un droit d’inventaire, Valéry Giscard d’Estaing mérite à tout le moins qu’on lui rende cette justice-là.