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par Marc Houver

Du 11 octobre 1962 au 8 décembre 1965, se déroule dans la basilique Saint-Pierre de Rome, le second Concile de Vatican, vingt-et-unième concile œcuménique. 2500 religieux, 100 experts à voix consultative et de nombreux observateurs laïcs sont réunis pour réfléchir à l’avenir de l’Église du Christ. Une suite tardive au Concile Vatican I, réuni en la même place, du 8 décembre 1869 au 20 octobre 1870 et suspendu sine die après la prise de Rome par la monarchie italienne. Une assemblée de prélats dominée par deux papes, Jean XXIII et Paul VI, incarnations d’une Église animée par la volonté de comprendre le monde moderne et de s’ouvrir à lui.  

On imagine sans peine les regards interloqués échangés et le bourdonnement des murmures qui traverse le collectif des cardinaux, rassemblés ce 25 janvier 1959 dans la basilique Saint-Paul-hors-les-Murs, lorsqu’ils entendent le souverain pontife Jean XXIII leur annoncer son intention de convoquer un concile, « non seulement en vue du bien être spirituel du peuple chrétien, mais aussi comme invitation aux communautés séparées, pour la recherche de l’unité à laquelle tant d’âmes aspirent aujourd’hui sur toute l’étendue de la terre ».

Par cette annonce, le Pape de 77 ans, élu seulement trois mois plus tôt, prend tout le monde de court. La stupéfaction est quasi totale, car depuis le précédent concile, celui de Vatican I, qui a conclu, défini et érigé en dogme, l’infaillibilité pontificale, il n’y a pas vraiment de raison ni d’intérêt à réunir un nouveau concile. Mais il en va ainsi de l’Église catholique, toujours capable d’exprimer sa conscience dans son unité synchronique et diachronique. C’est ainsi qu’elle a chaque fois traversé les époques et les secousses.

L’objectif de celui qui, il y a quelques semaines encore, n’était que le “simple“ cardinal Roncalli, est aussi ambitieux que son physique bonhomme inspire l’empathie : il s’agit rien de moins que de soumettre toutes les valeurs traditionnelles, tous les fondements, à un examen critique. L’Église n’ayant pas les moyens d’appeler le monde à la conversion, Jean XXIII sait que le monde lui demande de s’adapter à lui. Voilà qui est osé quand on sait à quel point les mentalités des hommes et des systèmes sont dotées d’une faible plasticité et opposent en général une efficace résistance au changement.

Confiant dans l’inspiration du Saint-Esprit, le Pape pense qu’un aggiornamento est possible autant qu’il est souhaitable, pour une institution dont les ouailles se détournent et dont les divisions sont nombreuses. Après tout, le rôle premier d’un Pape n’est-il pas de répondre à ce verset 14.2 de Jean qui reprend une parole de Jésus : « dans la maison de mon Père il y a de nombreuses demeures ». Unifier et moderniser, voilà les objectifs.

Ses prédécesseurs s’en étaient détournés, effrayés par l’immensité de la tâche, car on ne convoque pas un concile aussi simplement que cela, a fortiori lorsqu’on le décide œcuménique, c’est à dire destiné à rassembler la totalité des prélats des différents ordres religieux du monde, de l’orient orthodoxe et de l’Église romaine, conformément au principe selon lequel ce qui intéresse tous doit être débattu par tous.  

En théorie, tout est lié au pontife, convocation, présidence et programme. Mais on ne déplace pas plus de 2500 personnes, en vue d’une profonde réforme, sans un titanesque travail préparatoire. Celui-ci va prendre presque quatre années. Il faut en effet, en amont, interroger les évêques et les mouvements d’action catholique, sur leurs attentes et mettre les commissions curiales au travail. Ces dernières ne tardent pas à se mettre en mouvement et produisent en deux ans plus de soixante-douze schémas, éclatés et conservateurs. Ce n’est pas vraiment ce que le Pape souhaitait et attendait. Mais ce n’est pas tout à fait étonnant : par définition traditionnaliste et gardienne de l’orthodoxie autant que des habitudes, la Curie romaine, comme toutes les administrations, compte bien profiter de cet exercice contraint par le souverain pontife pour condamner les erreurs du passé. 

Il y a là de quoi inquiéter certains prélats, surtout francophones et germanophones, qui s’en ouvrent au Pape. En réponse, celui-ci n’hésite pas à tancer, dans son discours d’ouverture, les « prophètes de malheur » qui ne rêvent que de nouvelles sanctions et dogmes. Voilà qui est dit ! C’est dans cette atmosphère que débute l’événement de portée européenne comme en témoigne l’ouverture solennelle retransmise en eurovision. 

Presque immédiatement s’instaure une dialectique créatrice de tensions entre réformistes et conservateurs. Les progressistes s’imposent rapidement. Ce sont eux qui incarnent le souffle de la modernité. Une large majorité se dégage rapidement sur l’évolution du schéma liturgique, avec notamment l’usage de la langue vernaculaire, en lieu et place du latin dans la célébration de la messe. Les autres propositions sont rejetées car jugées trop rigides sur le plan doctrinal. Au point que le concile semble s’enliser. Aucun autre document n’est adopté. Plus grave encore, l’initiateur du concile est gravement malade. Un cancer le ronge. On peut craindre pour la suite.

Le trois juin mille-neuf cent soixante-trois, le Pape est rappelé à Dieu. Le monde est en deuil, touché par la disparition de cet homme d’apparence si douce et sympathique. Il faut, en plein concile, désigner un successeur à l’héritier de saint Pierre. Une situation inédite dans l’histoire du catholicisme. Le conclave désigne le cardinal Giovanni Battisti Montini, au sixième tour de scrutin. Le nouveau Pape est jeune. Mais à un peu moins de soixante-six ans, il a déjà une grande expérience. C’est un esprit éclairé qui a été attaché de nonciature, aumônier à l’action catholique, secrétaire d’État et employé à la Curie. Il a été le bras droit de Pie XII, mais ne peut être suspecté d’avoir eu une attitude ambiguë vis à vis du nazisme. Solide sur le plan de la doctrine, il est néanmoins ouvert sur le monde.

À peine élu par ses pairs, il annonce la poursuite du concile. Il va le diriger d’une main plus ferme que son prédécesseur. Durant les trois sessions de 1963, 1964 et 1965, les débats sont âpres et vifs. Ils sont dominés par la minorité inflexible et par le Pape. Les grandes réformes se fabriquent toujours aux marges. Seize documents de fond sont rédigés qui viennent restaurer la Bible au cœur de la vie chrétienne, reconnaître l’Église comme peuple de Dieu mais aussi comme structure hiérarchique, admettre la collégialité épiscopale en complément de la primauté pontificale, favoriser l’apostolat des laïcs. 

Mais surtout, c’est sur le corpus doctrinal externe, celui qui touche au plus près les Catholiques, que Vatican II est innovant et vient profondément réformer l’Église. Ainsi, entre autres dispositions, le concile reconnaît-il les autres religions et affirme-t-il la réprobation de l’antisémitisme, donnant ainsi corps à la parole du Christ, dans Luc 19, 1-10, au sujet de Zachée, riche collecteur d’impôts : « Aujourd’hui le salut est arrivé pour cette maison, car lui aussi est un fils d’Abraham ». De même, la liberté religieuse est affirmée comme droit humain imprescriptible, ouvrant la voie au schisme avec les partisans de monseigneur Lefebvre. 

Autant de textes d’une portée sans précédent, par lesquels l’Église catholique tourne le dos aux logiques intransigeantes qui conduisaient son action depuis le 16e siècle avec sa lutte contre la Réforme, et, depuis les 18e et 19e siècles, contre la révolution. Lorsqu’il s’achève le 8 décembre 1965, on peut affirmer que Vatican II a transformé le cours de l’histoire en modifiant profondément le comportement des chrétiens. L’Église ne sera plus la même dorénavant.


L’énigme du Vatican

Vatican Rome

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« Le Pape, combien de divisions ? » Par cette question méprisante qu’aurait formulée Staline en 1935, à la supplique de Pierre Laval, ministre français des Affaires étrangères en visite à Moscou, quémandant un geste favorable de l’U.R.S.S. envers le Vatican, le Secrétaire général du Parti communiste d’Union soviétique contribuait sans le vouloir, à accroître encore la renommée du siège de la papauté. Car au final, dans la confrontation entre le Goliath soviétique de 22,4 millions de km² et le DavidVatican de 0,44 km², comme dans la Bible, c’est le second qui a terrassé le premier. Une manière de démontrer que, même pour le Petit Père des Peuples, la cité vaticane constituait une énigme. Comment imaginer en effet qu’une si microscopique ville-état, enchâssée dans Rome, puisse avoir un rayonnement à faire pâlir les grandes puissances ?

Pour percer ce mystère, il faut remonter aux origines, en l’occurrence au moment où l’apôtre Pierre est venu porter la bonne nouvelle, l’Évangile, au cœur de l’Empire romain. Son martyre sur la colline du Vatican, dans le cirque de Néron, et sa sépulture installée ensuite en ce lieu, suscitent rapidement les pèlerinages des premiers chrétiens. Une basilique construite sur le tombeau, ainsi qu’une résidence érigée aux alentours destinée à accueillir la demeure papale, vont permettre d’emblée au Vatican d’assumer une vocation multiple : basilique, musée, palais, capitale et haut lieu de la spiritualité pour les catholiques du monde et tous les « hommes de bonne volonté », selon le mot de Jean XXIII dans son encyclique Pacem in terris. C’est le berceau d’un pouvoir temporel, d’abord installé en Italie, puis d’une souveraineté spirituelle de l’Église appelée à s’étendre sur le monde. Une réalité jusqu’à l’entrée des troupes de la monarchie italienne à Rome, le 20 septembre 1870. Les papes sont prisonniers au Vatican. Il faut attendre les Accords du Latran du 11 février 1929, avec Mussolini, pour que les papes recouvrent leur liberté.

Plus petit État du monde, la cité du Vatican se limite en fait à la place Saint Pierre, à la basilique éponyme, au palais et aux jardins du pape. Ce territoire étant trop exigu pour accueillir la totalité des services du Saint-Siège, ceux-ci ont été contraints de s’étendre hors les murs. C’est le cas notamment de la Curie qui, au fil des siècles, s’est constituée empiriquement pour prendre sa forme actuelle, figée depuis le 16siècle. Un État minuscule par la superficie mais gigantesque par son influence, auprès duquel viennent chaque année se ressourcer des millions de Chrétiens à travers le monde.


Vatican I

S’il y a eu Vatican II, c’est parce qu’il y eut d’abord le concile Vatican I. Un concile convoqué à l’instigation du pape Pie IX qui entendait ainsi marquer son pouvoir spirituel pour compenser la perte de son pouvoir temporel face au royaume d’Italie. Huit-cents prélats sont convoqués pour un programme de travail qui se concentre très vite sur un seul aspect qui n’était pourtant pas inscrit à l’ordre du jour, la question de l’infaillibilité du souverain pontife. Celle-ci, reconnue en vertu de l’assistance divine, ainsi que la primauté du pape sur l’Église, sont adoptées à une large majorité. Mais la décision provoque de grandes discussions. Les protestants refusent ce dogme, les anticléricaux crient au scandale et les opposants, les Français en particulier, se retirent. La guerre de 1870 entraine la suspension du Concile.