Philippe Séguin (© DR)J’ai fait les comptes. J’ai passé quatre heures en tout avec ces cinq Spinaliens. Cinq qui ont côtoyé de près le phénomène Philippe Séguin. Car il s’agit d’un phénomène (« Chose ou personne rare, extraordinaire », in Le Grand Robert). Je ne sais pas ce que le phénomène en question penserait de cette unanimité qui enveloppe son nom mais elle est bien là, s’écoulant avec quelques mots qui viennent et reviennent, têtus, dans les cinq conversations. Peu de divergences émergent, sauf sur une date, un lieu, la taille d’une pizza. Yvan Colin, journaliste à La Liberté de l’Est, prenait souvent son café matinal avec le député-maire d’Épinal. Un café sucré d’une habitude, longue de trois ans. « C’était un type attachant, pédagogue, intelligent, impatient et autoritaire aussi, c’était toujours un régal de parler avec lui ».

Le journaliste, devenu ensuite collaborateur de Philippe Séguin, évoque un trait de caractère moins connu du Ministre des Affaires sociales (1986-88) et président du RPR (1997-99), « il n’était pas toujours sûr de lui, il appelait, il consultait ». En tout cas, il n’avait rien de l’apparatchik. « Les combinazione, ce n’était pas son truc. Il respectait surtout les gens qui savent dire non », confie « Il respectait surtout les gens qui savent dire non »Thierry Gentilhomme, qui fut un très proche de Séguin, bien plus proche que ne le laissait supposer la pancarte punaisée sur sa porte de bureau : « secrétaire général adjoint ». « Philippe Séguin avait un profond respect de l’État ». L’État ! Ce mot habille Séguin. Il est sur toutes les lèvres, à la seconde où l’on prononce « Séguin  ». Comme un réflexe. Claude Vautrin, grand reporter à La Liberté de l’Est, le dit autrement mais n’en pense pas moins : « il était fidèle aux valeurs de la République, contre vents et marées ». Entre le journaliste et l’homme politique, une relation intense était née, sur un attachement commun au monde arabe. « Je dirais plutôt au monde méditerranéen », corrige Vautrin, aujourd’hui journaliste-présentateur à Vosges Télévision, l’une des premières télévisions locales françaises, créée par Séguin. « Il avait d’ailleurs un tempérament méditerranéen. La première fois que je l’ai rencontré, au-delà du rendez-vous officiel, on avait abordé plein de sujets. Il savait prendre le temps. Une chose m’avait étonné : lors de moments importants, il me passait toujours un coup de fil », poursuit Claude Vautrin. La relation de Philippe Séguin avec les journalistes est faite d’estime. De coups de gueule, aussi. Il aimait ce monde. Et ce monde le lui rend. Jean-Paul Vannson, journaliste à l’Est Républicain, parle d’un « séducteur ». « Il connaissait très bien la presse. Lors d’une de nos dernières rencontres, à Châtel, il m’a confié que sa plus grande fierté était d’avoir obtenu pour les ouvriers du textile les mêmes conditions de départ en pré-retraire que pour ceux de la sidérurgie ». « Social », l’autre mot qui habille le personnage. Et puis « populaire », « simple », « gueulard », « mais pas rancunier », « détestant les mondanités ».

De cela, le patron du restaurant Spina-Grill, Lucien Sonntag, dit « Lulu », en parle à merveille, rappelant au passage que son hôte régulier, grand amateur de pizzas débordant de l’assiette, a complètement transformé « Il aimait tous les trucs qu’il ne fallait pas qu’il mange » Épinal. « Philippe Séguin était un mec réglo – dit Lulu – Au fond, il avait un fond timide (…) et il aimait tous les trucs qu’il ne fallait pas qu’il mange ». Cette idée de désobéissance, Séguin la cultivait autrement qu’en gastronomie. Un journaliste rappelle le nombre « d’ennemis à droite » que Séguin entretenait. Et l’on ne compte plus les « connard » tonitruants ponctuant tel avis sur tel compagnon. Mitterrand le respectait – c’était réciproque – et l’imaginait avec un grand destin. La désobéissance aux conventions, culinaires ou politiques, ont flingué la carrière de cet incontestable homme d’Etat. C’est Lulu qui le dit : « Il avait toujours vingt ans d’avance ». Séguin, le petit gars de Tunis, avait sans doute pigé avant les autres que le jeu des combinazione, à force, ça n’amuse plus personne.