Avec Capital et idéologie (paru au Seuil), essai de plus de 1200 pages, l’économiste Thomas Piketty explore les mécanismes qui légitime les inégalités. Et évoque des pistes pour évoluer vers des formes d’organisations plus égalitaires et internationalistes.

« Ce livre Capital et idéologie propose une histoire de l’inégalité. Et l’une des leçons principales de ce livre est que l’inégalité est d’abord idéologique et politique avant d’être économique, technologique ou autre. Cette idée que les inégalités ce serait naturel, que l’on ne peut rien y faire et que l’on ne peut rien y changer sinon il va arriver d’immenses malheurs à nos sociétés est une idée qui ne résiste pas à l’analyse historique », explique Thomas Piketty à propos de son dernier ouvrage, paru en septembre dernier au Seuil. Pour illustrer son propos, l’auteur passe en revue bon nombre de « sociétés » (communistes, post communistes, coloniales, de propriétaires au XIXe siècle…), dans divers pays, et évoque leur transformation et évolutions. Tout en soulignant que ces dernières ont toujours permis aux élites de justifier les inégalités.

C’est aujourd’hui encore le cas. « L’inégalité moderne serait juste car chacun aurait en théorie les mêmes chances d’accéder au marché et à la propriété. Problème, il apparaît de plus en plus fragile, avec la montée des inégalités socio-économiques dans presque toutes les régions du monde depuis les années 80-90 », explique l’auteur dans une interview accordée à Libération. En France, notamment, le discours, ou le « récit idéologique », veille à expliquer aux classes perdantes qu’elles sont finalement responsables de leur propre situation puisque la méritocratie est un principe prétendu « actif ».

Et cela va durer ? Pas forcément. Selon Thomas Piketty, les crises induites par la mondialisation inégalitaire comme les crises climatiques vont entraîner des transformations et des bouleversements des systèmes de redistribution et des institutions. Encore faut-il vouloir et s’approprier les enjeux afin de dépasser le « capitalisme » et le sacrosaint principe de la « propriété ». Cela passe donc par la nécessité, selon l’auteur, de rendre la propriété temporaire afin que le capital ne reste pas éternellement entre les mêmes mains. Ce qui revient donc à prendre aux riches pour assurer un partage plus « équitable » des richesses. L’idée n’est pas nouvelle, la Révolution française visait déjà à mettre un terme au « pouvoir » de la noblesse et du clergé sur les travailleurs, par exemple.

Mais pour Thomas Piketty, tout est une question de méthode. Et il avance une série de pistes à explorer. Il évoque la création d’un impôt annuel progressif sur la propriété. Il se caractériserait par un taux qui irait de 0,1 % pour les petits patrimoines (jusqu’à 100 000 euros) pour atteindre 90 % pour les patrimoines supérieurs à 2 milliards d’euros. Dans un registre différent, il prône également la mise en place d’une dotation en capital universelle. À 25 ans, chacun recevrait ainsi l’équivalent de 60 % du patrimoine moyen, soit 120 000 euros, financé par l’impôt progressif sur la propriété évoqué supra. « Je crois que la question d’un socialisme participatif et du social-fédéralisme se pose plus que jamais. D’autres trajectoires sont malheureusement possibles, à commencer par le repli identitaire, qui se nourrit du fatalisme face à toute perspective d’une économie juste. En être conscient, c’est justement une motivation de plus pour proposer de nouvelles formes d’organisations égalitaires et internationalistes. J’essaie d’y contribuer », précise-t-il encore dans Libération.

Accueilli avec une certaine « bienveillance » par la presse de gauche, l’ouvrage ne séduit pas franchement à droite et dans les milieux économiques… Il a au moins le mérite d’animer le débat.           


Dans la continuité

Thomas Piketty est directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales et professeur à l’École d’économie de Paris. Il est l’auteur du Capital au XXIe siècle (2013), ouvrage qui a été traduit en 40 langues et s’est vendu à plus de 2,5 millions d’exemplaires. Capital et idéologie s’inscrit dans le prolongement de ce gros succès littéraire.