HubERT-CURIEN

Illustration : Fabio Purino

J’étais au buffet de la gare, sur un grand tabouret noir, la serveuse remplaçait le rouleau de la caisse enregistreuse, je l’attendais. Elle a dit un truc dans ce genre : « p…, b… de m…, c’est quoi cette s… de rouleau. » Je lui ai répondu par une banalité, quand même frappée au coin du bon sens : « Ah, la mécanique, quand ça ne veut pas marcher, faut pas insister..». J’avais surtout en tête d’attirer son attention pour obtenir mon verre. Je ne sais pas pourquoi, c’est à ce moment, tandis qu’elle attrapait le tire-bouchon aimanté contre une porte de frigidaire, que j’ai pensé à un titre pour cet article : « Le Moustaki de l’espace ». Au premier verre, j’ai trouvé ça « nunuche ». Au quatrième, je me suis trouvé génial. C’est là que j’ai décidé de rentrer.

Je vous assure pourtant qu’il y a du Georges Moustaki chez Hubert Curien. Les deux, je les ai rencontrés. Les deux sont des génies. Les deux étaient d’une gentillesse et d’une simplicité exceptionnelles, je veux dire par là qu’ils étaient d’une simplicité normale malgré l’anormalité de leur parcours. Ce sont des génies au carré, en somme. Le Lorrain Hubert Curien – né à Cornimont, dans les Vosges, et décédé il y a dix ans, le 6 février 2005 – était une sorte d’OVNI en politique. « Il était un professeur lumineux » a écrit son ancien élève Claude Allègre. Le parcours de Curien, assez méconnu en Lorraine, est extraordinaire. Il est rare. Sur le plan politique – il fut ministre de la Recherche pendant sept ans, dans les gouvernements de Fabius Il était presque l’incarnation de la noble politique, celle menée avec les armes de la conviction, de l’idée, du doute. et de Rocard – il était presque l’incarnation de la noble politique, celle menée avec les armes de la conviction, de l’idée, du doute, bien sûr, de la recherche, donc. Il était l’anti-bling-bling par excellence. J’aurais tant aimé, rien qu’une seconde, rien qu’une fois, pouvoir déguster son point de vue sur le spectacle d’aujourd’hui. Peut-être aurait-il souri, finalement, de ce monde qui n’était pas tout à fait le sien. De ce monde politique clinquant, s’épuisant sur les marges et confiant le cœur aux mécanismes et aux dogmes. Dans ce monde politique, Curien était un peu la librairie au milieu d’une ribambelle de quincailleries (ne noircissons pas le tableau : bien sûr qu’il y a d’autres libraires ; bien sûr, il existe d’excellents quincailliers !)

La simplicité de Hubert Curien était remarquable. Son ami Maurice Claudel, ancien maire de Cornimont et compagnon occasionnel d’apéros chez les Curien, en parle avec précision et émotion : « Hubert a toujours su rester simple. Il était très abordable. Quand on parlait avec lui, on avait l’impression d’être important. On s’appelait tous les dimanches, à 10 heures, et il me conseillait. Il avait toujours le sourire. Il m’a beaucoup impressionné. » La modestie Des défauts, sans doute les Curien en cultivèrent aussi.Pour être parfait, il faut en avoir, n’est-ce pas ?est sans doute une marque de fabrique de la famille Curien. Au téléphone, le frère de Hubert, Gilles, lui aussi à la carrière brillante – il fut ambassadeur de France et proche collaborateur de Maurice Couve de Murville – parle doucement. Tendrement. Les Vosges de Hubert, ses loisirs, sa famille, son enfance, de cela, je ne saurai rien, ou si peu. Ah oui, ceci : « Hubert était un frère très gentil, très amical. C’était un homme discret ». Et ceci : « N’hésitez pas à me rappeler, je me ferai un plaisir de vous aider ». Des défauts, sans doute les Curien en cultivèrent aussi. Pour être parfait, il faut en avoir, n’est-ce pas ? Et savoir les cacher. Cacher ses qualités – ou ne pas les étaler – relève davantage de la grandeur. Curien était de cette classe. Bref, reprenons, Hubert Curien, gamin de Cornimont, simple et modeste, devenue polytechnicien, christallographe réputé, directeur général du CNRS – Centre National de la Recherche Scientifique, président de l’Agence spatiale européenne, également président du CNES – Centre National d’Études Spatiales – et désigné comme le père de l’Europe spatiale et du programme Ariane. Étonnant, non ?