© Vianney Huguenot

Il est probablement, depuis le dimanche 28 octobre, le Lorrain le plus triste, affligé par l’élection du Brésilien Bolsonaro. Natif de Talange, citoyen d’Hagondange, Roger Briesch est un ami de l’ancien président Lula. C’est la CFDT qui les a réunis à la fin des années 70, quand la Confédération Française Démocratique du Travail épaulait l’opposition syndicale à la dictature. Les deux métallos ne se sont jamais perdus de vue. Secrétaire général du Syndicat de la Sidérurgie de l’Est en 1964, Roger Briesch a ensuite intégré les instances nationales de la CFDT, puis a présidé le Conseil Économique et Social Européen. Balade sur un chemin de vie hors du commun.

Dans l’entrée de son appartement, une photo : lui et Lula assis côte à côte. Lui est alors président du Conseil Économique et Social Européen (CESE), Lula est président du Brésil. « Cette photo, je l’ai sortie quand il est entré en prison. C’est mon ami », dit sobrement Roger Briesch. Son sourire de père tranquille devient lumineux quand il raconte son parcours, pas vraiment tranquille, parsemé de grèves, de négociations, de combats, d’amitiés et de ruptures. À 86 ans, il les regarde avec philosophie, mais le cœur toujours fidèle à « sa » CFDT, toujours prêt à élever le ton et froncer le sourcil pour soutenir les siens. Son goût pour les relations internationales naît peut-être à Hagondange, dans la rue de l’usine où il vit avec ses parents. « Une rue à 90% italienne. Il y Le cœur toujours fidèle à « sa » CFDT, toujours prêt à élever le ton et froncer le sourcil pour soutenir les siens.  avait aussi des Polonais et quelques Lorrains. Les premiers Italiens étaient des émigrés politiques qui avaient fui le fascisme ». Le jeune Roger Briesch découvre la cohabitation, plutôt heureuse, et le racisme : « Tout ce qu’on peut entendre aujourd’hui sur les Arabes, je l’ai entendu, mot pour mot, sur les Italiens ». Quand sonne l’heure de la guerre, il a sept ans. Une période qu’il traverse avec l’insouciance de l’enfance : « Bien sûr j’ai souffert de voir mon père et mes oncles partir, mais je vivais ma vie de gamin. J’attendais les alertes du soir et j’étais heureux quand elles nous disaient que nous n’aurions pas école le lendemain ». C’est après la Libération qu’il entre dans le dur de la vie. « En 1946, j’ai 14 ans et je pars au boulot. J’entre comme apprenti dans une petite entreprise de ferblanterie, couverture et zinguerie. C’était très dur au début, mais j’étais bien. Dix heures par jour, six jours par semaine, ce n’était pas Zola, c’était dans la logique de l’époque ». Souvent, il regrettera l’ambiance du ferblantier-zingueur. Roger Briesch quitte la petite boîte pour la grosse. Il entre à la SAFE, Société des Aciéries Fines de l’Est, une filiale de Renault qui produit des tôles et pièces forgées. Il est tuyauteur et, en 1957, prend un mandat de délégué syndical au nom de la CFTC. Il va en faire un syndicat majoritaire en 1961. C’est l’époque des premières grandes rencontres pour Roger Briesch, celles qui bouleversent une vie. Avec Walter Païni, d’abord, patron d’une Jeunesse Ouvrière Chrétienne « très active », qui l’invite à rallier le mouvement, à entrer à la JOC, à la CFTC. « Walter était un grand dirigeant, une grande figure du syndicalisme, mais le côté chrétien de la JOC n’était pas ma tasse de thé ». La CGT est encore moins à son goût : « J’étais heurté par sa conception autoritaire ». Roger Briesch déploiera beaucoup d’énergie pour la CFTC, dont il devient permanent en 1963, l’année où il s’engage « dans le processus d’évolution ». Celui-ci aboutira à la scission et à la naissance de la CFDT en 1964. Il succède alors à Walter Païni et devient Secrétaire général du puissant Syndicat de la sidérurgie de l’Est (15 000 adhérents). Roger Briesch avoue et le dit avec humour, qu’il fut « un peu gêné » lorsqu’il a lancé sa première grève en 1957 à la SAFE, gêné parce que « les salaires de mon entreprise étaient supérieurs de 25% aux autres boîtes ». La grève de 1967, en revanche, il la porte au pinacle. « Nous, on a fait 68 en 67 ! Quand les mineurs de fer se sont mis en grève, on savait qu’à brève échéance, il n’y aurait plus de minerai pour les usines. Il fallait qu’on parte à la bataille avec eux, sinon on était tous cuits ». Un mois de grève, « dur, pugnace », finissant sur un succès, la signature d’un accord-cadre toujours en vigueur. Une autre rencontre a été déterminante pour Roger Briesch, celle avec Jacques Chérèque. « Jacques, c’était mon frère », dit Roger. Connu comme dirigeant de la CFDT etUne autre rencontre a été déterminante pour Roger Briesch, celle avec Jacques Chérèque. « Jacques, c’était mon frère. » ancien ministre de Michel Rocard, Jacques Chérèque a d’abord battu le fer à Pompey, à la CGC puis à la CFTC et CFDT. Roger Briesch et Jacques Chérèque sont élus ensemble, en 1962, au secrétariat fédéral national. Puis Chèrèque intègre le secrétariat national où il embarque Roger Briesch : « Je n’avais pas envie de quitter ma Lorraine et puis je me disais : Jacques se plante, je n’ai pas les épaules pour faire ça, il me voit plus gros que je suis ». Le petit Roger va tout de même se pointer dans les hautes sphères, il est Secrétaire National de la Fédération générale de la métallurgie en 1971, puis chargé des relations internationales au sein du secrétariat confédéral. Il travaille avec quatre secrétaires généraux. Eugène Descamps, qu’il connaissait, le premier leader de la CFDT ayant fait ses classes à l’usine sidérurgique UCPMI de Hagondange. Il apprend à travailler avec Edmond Maire : « Nous avons eu des relations parfois tendues, puis elles sont devenues amicales. Edmond était un monument, un intello de haut vol mais en même temps un vrai secrétaire général ». Il retrouve ensuite Jean Kaspar – « Lui aussi a fait ses premières armes à Hagondange. Il logeait chez moi à cette époque » – puis travaille enfin avec Nicole Notat. Il boucle une carrière syndicale exceptionnelle en présidant le Conseil Économique et Social Européen, dont il défend le bilan, bec et ongles.


POLITIQUE ET SYNDICAT : LE MARIAGE IMPOSSIBLE ?

Un syndicaliste approche d’un micro et la question fuse : « Et la politique, ça vous titille ? ». Question banale mais réponse toujours riche d’enseignements. Celle de Roger Briesch n’échappe pas à la règle. Il est un homme de gauche, fut encarté au MLP, au PSU, au PS. « Ces choix politiques n’ont jamais influé sur mes décisions au syndicat », précise-t-il, lui qui n’a jamais voulu s’engager en politique au-delà d’une carte. Il réfute le mélange des genres, se méfie des grosses ficelles, des grandes courroies de transmission entre parti et syndicat, entre CGT et PC par exemple. Pour autant, il admet qu’une carrière évolue, qu’un syndicaliste s’engage, comme dans une autre vie, dans un combat politique. Il fut l’ami de Chérèque, qui a pratiqué ce tournant. Il fut l’artisan de la candidature d’Edouard Martin aux élections européennes, ex-syndicaliste devenu député et dont il souligne « le bilan et le parcours remarquables au parlement, après qu’il ait reçu des seaux de saloperies lorsqu’il a été désigné ». Lula l’a aussi inspiré dans sa réflexion. À la fin des années 70, Roger Briesch part au Brésil avec d’autres camarades de la CFDT. L’objectif est d’épauler les syndicats opposants à la dictature, avec des programmes de formation et d’aide à l’organisation : « C’était la dictature, on était cachés dans des couvents pour faire nos cours ». Il fait la rencontre de Lula, métallo-militant. Le courant passe immédiatement, ils s’apprécient, deviennent amis, se revoient souvent. Mais Roger Briech est surpris lorsque Lula met un autre que lui à la tête du syndicat. Il s’en ouvre à Lula, qui lui répond : « Ça fait des années que tu viens ici avec la CFDT, des années que tu m’expliques qu’il faut séparer le syndical du politique. Et bien, c’est ce que je viens de faire, je pars faire de la politique ». Il part créer le Parti des Travailleurs. Chacun à sa place, semble dire Lula, pour mieux rassembler ensuite, sceller le destin et écrire l’Histoire. Élu président du Brésil, Lula convia le Mosellan à la cérémonie d’investiture, « un moment fantastique ».