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Voulu comme une porte de sortie à la crise qui secoue le pays depuis le lancement du mouvement des gilets jaunes, le grand débat national se décline actuellement et jusqu’à la mi-mars en réunions locales. Reste à savoir ce qui ressortira de cet exercice inédit, déployé dans l’urgence.

« Nous sommes en train d’inventer une nouvelle forme de démocratie », a lancé Emmanuel Macron, devant des élus locaux réunis à Souillac, dans le Lot, le 18 janvier. Si l’ambition devait finir par être atteinte, alors cette (r)évolution serait à porter au crédit d’un mouvement inédit, né sur Facebook avec l’objectif de décider l’État à renoncer à l’augmentation des taxes sur le carburant. La suite est en partie connue : l’État a fini par renoncer à l’augmentation des taxes sur le carburant, mais la contestation s’est étendue à tout un tas de sujets touchant au pouvoir d’achat, aux institutions et au fonctionnement démocratique, à la fiscalité, aux services publics… Comme une campagne électorale, mais sans élection au bout !

Si le mouvement dit des gilets jaunes, en référence au signe distinctif de ses participants, est parfois parti dans tous les sens – un comble pour une opération également symbolisée par des carrefours giratoires, choisis comme (ronds) points de ralliement – et s’il a perdu de nombreux adhérents au fil des semaines, son infusion dans l’opinion, sa radicalité, parfois sa violence ont donc conduit Emmanuel Macron à organiser un « grand débat national », intitulé officiel à deux qualificatifs qui s’est ouvert mi-janvier et qui se poursuivra jusqu’à la mi-mars, deuxième élément de réponse après l’annonce de mesures censées favoriser le pouvoir d’achat des Français.

Vaste programme !

En préambule, le chef de l’Etat a adressé aux Français un courrier expliquant la démarche et ses ambitions, stipulant les quatre thèmes inscrits à l’ordre du jour : la fiscalité et les dépenses publiques ; l’organisation de l’État et des services publics ; la transition écologique et son financement ; la démocratie et la citoyenneté. Vaste programme, même s’il exclut des enjeux aussi vitaux que l’éducation, l’accès à la culture ou aux soins, il est vrai peu voire pas du tout abordés par les gilets jaunes…

La cible – les Français certes, mais surtout ceux arborant leur chasuble fluorescente dans les cortèges hebdomadaires du samedi – peut-elle vraiment être touchée ? Cela reste à démontrer. Très vite, les participants au mouvement ont exprimé leur intention de ne pas participer au débat, perçu comme une opération d’enfumage, appréciant peu certaines limites posées par Emmanuel Macron dans sa lettre aux Français, notamment et surtout son refus de revenir sur l’ISF (Impôt de solidarité sur la fortune), alors même qu’il s’agit de l’une de leurs revendications les plus partagées. De quoi tourner en rond…

Réunions publiques

En Lorraine comme partout en France, de nombreuses mairies ont en tout cas choisi de jouer le jeu de cette opération déployée dans l’urgence, sinon dans l’improvisation, qui prolonge la mise à disposition de cahiers de doléances par l’organisation de réunions publiques. C’est le cas à Metz, où le maire (PS) Dominique Gros avait révélé en 2017 avoir voté pour Emmanuel Macron dès le premier tour de l’élection présidentielle : alors que la municipalité sort d’un long marathon de dix réunions publiques mises sur pied à l’occasion des dix ans de mandat de la majorité de gauche, les Messins sont conviés à 4 soirées de débat national, une par thème. Une démarche également adoptée par d’autres villes, tandis que plusieurs autres concentrent les sujets sur deux rendez-vous (Montigny-lès-Metz par exemple) voire un seul rendez-vous, comme à Yutz ou des communes de plus petite taille comme Pouilly ou Rosselange.

Et après ? Quelle traduction concrète des échanges qui auront essaimé à travers le pays ? En restera-t-on au stade des débats ? « Nous prendrons des décisions », a assuré  Emmanuel Macron, le 24 janvier, dans la Drôme : le président de la République, qui s’est engagé à venir dans toutes les régions, venait de s’inviter à « une rencontre citoyenne », à Bourg-de-Péage, devant 200 personnes, et devait répondre au scepticisme des participants…

Très prosaïquement, une autre question se pose et, si elle relève de l’intendance, censée suivre vu l’enjeu, elle est symptomatique des inconnues contenues par une démarche aussi nouvelle : comment les questions et les propositions des Français remonteront-elles et seront-elles collectées ? La tâche s’annonce titanesque…


« Un pari plutôt courageux »

Cayzelle-(©-Mensuel-L'Estrade)

Cayzelle-(©-Mensuel-L’Estrade)

À la tête de l’Institut de la Grande Région (IGR) depuis 2017, Roger Cayzelle a présidé le Conseil économique, social et environnemental de Lorraine durant 15 ans.

Initiateur du grand débat national, Emmanuel Macron le voit comme un exercice nouveau de démocratie directe. Votre regard d’ancien syndicaliste sur cette façon de procéder ?

C’est un pari plutôt courageux qui semble pour l’instant profiter à Emmanuel Macron. On ne peut toutefois pas parler de démocratie directe, qui ne saurait se limiter à des échanges, aussi vigoureux soient-ils. La question principale est évidemment celle de la construction des réponses. De ce point de vue, je ne vois pas comment le président pourrait se passer à un moment donné des partenaires sociaux, notamment pour tout ce qui concerne la gestion dans les entreprises et dans les services publics.

Ce débat est voulu comme une façon de sortir de la crise générée par les gilets jaunesEst-ce vraiment possible ?

Personne ne sait vraiment comment va se dérouler la sortie de crise. Ce qui semble se dessiner, c’est une France assez morcelée. Une partie de la population ne se reconnaît ni dans la radicalité des gilets jaunes, ni dans le flou de revendications qui apparaissent souvent contradictoires. Une autre partie de l’opinion, qui supporte mal l’attitude du président, semble soutenir le mouvement, sans qu’on sache vraiment où on va. Un sondage récent fait ainsi apparaitre que si 40 % des Français soutiennent les gilets jaunes, seulement 15 % d’entre eux « se sentent » gilets jaunes !

Vous présidez l’IGR, l’Institut de la Grande Région, et vous êtes un acteur impliqué de la coopération transfrontalière. Comment nos voisins perçoivent-ils la situation en France ?

La Belgique et l’Allemagne connaissent également des fractures sociales assez fortes. En Belgique, cela explique l’émergence d’un mouvement « gilets jaunes » violent et clairement noyauté par l’extrême gauche. En Allemagne, la cohésion sociale et une certaine culture du consensus (que nous considérons souvent en France comme de la soumission) freine pour l’instant l’apparition d’un mouvement similaire. La vraie fracture politique est actuellement celle avec le mouvement d’extrême droite qui mobilise sur le thème du refus de l’immigration, mais qui semble actuellement plafonner, alors que les écologistes ne cessent de progresser dans les sondages.


Vincent Brochet / Habitant de Talange (57)

« Par principe, je considère qu’il est toujours positif de laisser les gens s’exprimer. De leur demander leur avis. Même, comme l’a souhaité le gouvernement, on cadre soigneusement les sujets et les questions. Si on limite les échanges aux 4 thèmes exposés, on laisse de côté les sujets qui fâchent, tels que l’emploi et le pouvoir d’achat. Mon emploi et mon pouvoir d’achat étant principalement entre les mains du privé, je consens à ce que l’Etat ne les soumette pas à un débat national. On peut toujours discuter tel ou tel thème, telle ou telle question. Mais, en liant fiscalité et dépense publique, le gouvernement met clairement les enjeux sur la table. Il rappelle qu’on ne peut pas supprimer la TVA (comme le suggèrent certaines revendications) sans compensation ou sans économies. Ce débat n’est donc plus uniquement un moyen de contestation populaire, mais également un instrument pédagogique. Il reste aux Français à s’emparer de ce débat. Tous, sans exceptions. Même ceux qui considèrent que les jeux sont faits. Même, et surtout, les plus modérés. Parce que les extrêmes, eux, n’hésiteront pas à s’en emparer pour faire écouter leur voix. »

Bruno Sapin / Maire de Yutz (57)

« Dès l’instant où le président de la République souhaite donner la parole à nos concitoyens, il m’a semblé naturel que la ville de Yutz prenne l’initiative d’organiser une réunion publique. C’est même notre devoir. Après, j’avoue ne pas trop y croire car l’idée même de « débat » me paraît galvaudée : il s’agit juste, pour les participants, de formuler des propositions, qui seront ensuite retranscrites au gouvernement. Ce n’est pas un débat à proprement parler, ce que nous avons d’ailleurs prévu d’expliquer en préambule. En tout cas nous jouons le jeu : nous avons décidé, le 6 février, pendant 4 heures (1 par thème), d’accueillir le public dans la plus grande salle de Yutz, l’Amphy, ouverte dans sa plus grande configuration, 700 places. J’aimerais faire le plein, mais je suis sceptique : les gilets jaunes à qui s’adresse en premier cette opération ne semblent pas vouloir lui accorder beaucoup de crédit… »

Hervé Féron / Maire de Tomblaine (54)

herve-feron (© DR)« Je suis le Maire de Tomblaine en Meurthe et Moselle et j’ai décidé de refuser d’organiser ce que vous appelez « le grand débat ». Plus encore, j’appelle solennellement mes collègues Maires, qui partageront mon avis, partout en France à refuser de l’organiser.

Le grand respect que j’ai pour la fonction présidentielle et pour la République m’amène à croire aujourd’hui à un nécessaire devoir de désobéissance républicaine.

Oh bien sûr, si on me demande les clés pour organiser ce débat dans une salle municipale, je les mettrai à disposition, pour que la discussion puisse avoir lieu, mais je ne participerai pas à cette mascarade (…) Vous avez lancé votre Grand Débat par plusieurs shows que vous avez voulu médiatisés. Avec des Maires triés sur le volet par vos Préfets, des Maires dont les questions avaient été savamment sélectionnées, des Maires qui n’avaient pas le droit de vous répondre.

(…) Monsieur le Président, je vous ai adressé un message de nouvel an par une vidéo qui a été vue 2 millions et demi de fois et partagée et likée des dizaines de milliers de fois. J’ai la grande prétention de penser que ce succès démontre une reconnaissance populaire massive dans les mots que j’ai employés et surtout dans les solutions que je vous y ai suggérées…

Je vous ai écrit tout cela dans un petit livre intitulé Écoutez-nous… Mais il n’y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre ! »

Paroles extraites de L’Appel du 22 janvier 2019 / Blog : herveferon.fr


Où, quand, comment ?

Ouvert le 15 janvier, le « grand débat national » durera jusqu’au 15 mars. Les citoyens peuvent y apporter leurs contributions en ligne, sur le site internet lancé pour l’occasion. Ils sont aussi invités à débattre de vive voix lors de réunions publiques dites « d’initiative locale », afin de leur permettre « de se faire entendre et de convaincre », comme le suggère le gouvernement, organisateur de l’opération. Peu à peu, des villes ont planifié ces rendez-vous, dont le calendrier est à retrouver sur internet ainsi que par téléphone au 0 800 97 11 11 (numéro vert, appel gratuit). Mais chacun (citoyens, associations, etc.), pas seulement les collectivités locales, peut organiser une réunion publique. À noter qu’à partir du 1er mars, des conférences citoyennes seront organisées, associant des Français tirés au sort dans chaque région à des représentants institutionnels.

www.granddebat.fr