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Au 19e siècle, les puissances européennes choisissent le monde pour s’affronter. C’est l’ère de la constitution des empires coloniaux où l’on se dispute les espaces territoriaux encore disponibles, notamment en Afrique. Se drapant dans une pseudo mission civilisatrice, les nations riches cherchent, en fait et surtout, à exploiter les ressources agricoles, minières et humaines des pays occupés. C’est dans ce cadre, qu’éclatent, au Maroc, en 1905 puis 1911, deux crises importantes qui opposent la France et l’Allemagne.

Ils sont Anglais, Français, Belges, Italiens, Néerlandais, Espagnols …, et sont tous sont mus, peu ou prou au même moment, par un désir identique de conquête impérialiste. Comme s’il fallait que le 19e siècle achève, définitivement, le processus de domination du monde, ouvert par l’Europe, quatre siècles plus tôt, au moment de la découverte de l’Amérique. 

Dans ce processus expansionniste, les motivations qui animent les nations du vieux monde sont multiples. On colonise d’abord par pur intérêt financier. Les capitaux accumulés en Europe, trouvent dans les colonies, des taux d’intérêt beaucoup plus élevés qu’en métropole. Les banques d’affaires qui se sont muées en banques coloniales ont bien compris ce qu’elles avaient à y gagner. Il faut dire qu’il est facile d’offrir des taux élevés quand on peut exploiter le travail forcé des populations indigènes.

Un intérêt financier pour les possédants qui croise l’intérêt économique des nations. L’augmentation du niveau de vie de l’Europe génère une forte croissance de la consommation. Les colonies Les industriels germaniques lorgnent sur les mines et les richesses du Maroc et entendent bien bousculer l’équilibre réalisé à leur détriment.assurent à la fois le ravitaillement de la métropole et absorbent le trop plein de production industrielle. La petite bourgeoisie y trouve par ailleurs le moyen d’offrir à ses enfants des emplois bien plus lucratifs qu’en métropole. Une martingale en quelque sorte.

Ces très prosaïques raisons, sont toutefois habillées d’un corpus idéologique où se mêlent une sincère mission civilisatrice et une forme de darwinisme social, traduit en un besoin impérieux de domination des populations indigènes. Quand l’écrivain humaniste Rudyard Kipling, parle de « ce fardeau de l’Homme blanc » qui lui impose d’éduquer les peuples mineurs, il se fait le chantre de la pureté des intentions politiques affichées par les partisans du colonialisme. Les sociétés protestantes et les missions catholiques vont, de la même façon, sous prétexte d’évangélisation, étayer aussi efficacement qu’à leur corps défendant, cette propagande européenne.

L’Europe a en fait intégré l’idée selon laquelle, “le blanc“ est supérieur. Même Jules Ferry justifie les interventions françaises dans les colonies, par des figures de style que ne renieraient pas les suprématistes de notre époque : « Il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures… ». Fermez le ban ! Des formules partagées par toutes les nations européennes colonisatrices, qui trouvent, dans ces appendices d’elles-mêmes, des endroits où peuvent très librement s’afficher leurs rivalités. En France, cette vision du monde se traduit par le « chauvinisme » une forme de patriotisme fanatique ; en Allemagne, par le « pangermanisme ». L’un comme l’autre, constituent le même danger pour la paix mondiale.

Force est d’admettre, qu’abstraction faite des socialistes1, très minoritaires, il y a un quasi consensus sur le fait colonial. Il aide à « conjurer notre affaiblissement »2. Et si, parfois, le fait colonial fait tomber quelques ministères, c’est moins par remise en cause de l’idée elle-même, que parce que l’on craint que l’envoi de troupes outre-mer n’affaiblisse les possibilités de revanche en Europe.

Pour la France, le processus colonisateur est guidé par la volonté de réaliser l’unité de ses territoires en Afrique du Nord. Le Maroc tient une place particulière dans cette mécanique de domination. En effet, ce pays indépendant mais à structure féodale, constitue une proie facile. Nombre de pays le convoitent, que ce soit le voisin géographique espagnol, ou qu’il s’agisse du voisin colonial français, ou encore de l’Allemagne qui cherche à construire son propre empire colonial. C’est dans cet esprit, que la France a signé, après moult tensions, de nombreux accords de reconnaissances des droits du Maroc, avec l’Angleterre, l’Italie et l’Espagne, mettant ainsi en sourdine la question marocaine.

Mais, à peine le brasier éteint avec certaines puissances, voilà qu’il s’ouvre avec l’Allemagne. Les industriels germaniques lorgnent sur les mines et les richesses du Maroc et entendent bien bousculer l’équilibre réalisé à leur détriment. À l’occasion d’un déplacement de l’empereur Guillaume II à Tanger, le 31 mars 1905, ce dernier exige que le Maroc devienne un état libre et indépendant. Dans le souci de préserver les intérêts allemands, il assure le faible sultan Abd al Aziz, de son appui pour « sauvegarder efficacement les intérêts de l’Allemagne au Maroc ».

Un propos qui ne laisse pas le sultan insensible et génère une forte tension dans cette région du monde. On est au bord de la crise. Elle fait une victime politique, en la personne du ministre des affaires étrangères français, Théophile Delcassé, contraint de démissionner. Le Président du Conseil Maurice Rouvier, craignant que tout cela ne dégénère en une conflagration militaire d’importance, a, en effet, préféré sacrifier ce dernier sur l’autel de la négociation.

La sortie de crise prend la forme d’une conférence internationale qui se déroule à Algésiras, de janvier à avril 1906. L’indépendance du Maroc y est confirmée, même si elle s’apparente plutôt à une Un accord est signé le 4 novembre 1911. L’Allemagne cède, en renonçant au Maroc, et la France peut imposer son protectorat.mise sous tutelle internationale du pays. Guillaume II se sent humilié car la conférence reconnait des droits particuliers à la France, notamment sa capacité à assumer la police des ports marins et la présidence de la banque d’Etat du Maroc.

Comme à chaque fois qu’une situation n’est pas totalement réglée, chacun sait que le moindre incident peut (re) mettre le feu aux poudres. En l’occurrence, un soulèvement des tribus des régions de l’intérieur marocain, oblige le sultan à faire appel à l’armée française pour protéger les populations européennes. Fez, Rabat et Meknès sont occupés. Il n’en faut pas plus pour que l’Allemagne estime caducs les accords d’Algésiras et que Guillaume II dépêche immédiatement un navire de guerre, la canonnière Panther, dans la rade d’Agadir.

Des négociations s’engagent. On craint l’embrasement de la zone. Les revendications allemandes sont excessives : il n’est pas question que la France accepte de céder le Congo en échange du Maroc. L’Angleterre entre dans la danse. Elle n’a aucun intérêt à cette montée en puissance de l’Allemagne et menace de faire parler les armes. On frôle à nouveau la guerre. Il faut trouver coûte que coûte un accord. Il est signé le 4 novembre 1911. L’Allemagne cède, en renonçant au Maroc, et la France peut imposer son protectorat. Un compromis qui, une nouvelle fois, ne satisfait personne en métropole. Les ultras des deux camps se sentent floués. Et à nouveau, la politique coloniale à des retombées nationales qui font une victime de taille : Joseph Caillaux, le Président du Conseil tombe. On a, certes, évité le pire, mais les tensions demeurent. Il est fort à craindre que lorsqu’une prochaine crise se fera jour, si une conflagration éclate, ce ne sera plus dans les colonies, mais sur le sol européen qu’elle trouvera son aboutissement. 

(1) Les congrès de l’Internationale socialiste de Paris (1900) et de Stuttgart (1907) condamnent (bien tardivement) le colonialisme.
(2) L’expression est de Pierre Vermeren, Professeur à l’Université de Paris 1, Panthéon-Sorbonne.

Fachoda : Les Blancs du Nil

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L’Afrique n’a pas été le seul théâtre d’affrontements entre la France et l’Allemagne. Elle a aussi été le lieu d’expression des oppositions entre la France et son ennemi héréditaire, l’Angleterre. La question d’Égypte a notamment été un point de crispation de première importance. Après que le Trésor britannique a acquis, dans la seconde moitié du 19e siècle, la majorité des actions du Canal de Suez, le gouvernement anglais entend bien s’imposer dans tout le pays en y exerçant le rôle de gendarme militaire. Tirant prétexte de la révolte du Mahdi1, les Anglais saisissent l’occasion pour maintenir leur occupation du Sud-Egyptien. Une situation inacceptable pour la France qui envoie un corps de deux cent cinquante tirailleurs sénégalais, conduits par huit officiers, eux-mêmes dirigés par le capitaine Jean-Baptiste Marchand. La troupe prend position sur le Nil, à Fachoda, pour empêcher la réalisation de l’unité des possessions anglaises, du Caire au Cap. Trois cents hommes pour tenir une position destinée à arrêter la progression de vingt mille hommes placés sous les ordres du prestigieux Lord Kitchener : c’est un affrontement pour le moins asymétrique qui risque de se produire en ce mois de septembre 1898. Mais les Français n’en ont cure. Ils aiment les combats où David défie Goliath. Ne pas céder la place à la perfide Albion, voilà l’enjeu. En pleine affaire Dreyfus, l’opinion publique s’échauffe et prend fait et cause pour la petite troupe de Marchand. Mais le Ministre des Affaires étrangères français sait qu’il doit pouvoir s’appuyer sur les Anglais pour faire face à l’Allemagne depuis la défaite de Sedan en 1871. Il ordonne à Marchand de se retirer. Le 8 avril 1904, l’Entente cordiale est signée.

(1) Le prophète

 


Lyautey  l’Africain

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S’il fallait symboliser et incarner les guerres coloniales par l’identité d’un seul officier général, c’est assurément Hubert Lyautey que l’on citerait spontanément. Ce Nancéien, né au milieu du siècle, à la devise évocatrice, « la joie de l’âme est dans l’action », croit fermement en la « conquête civilisatrice » dont la doctrine lui a été exposée par Galliéni. Il considère que tout officier colonial doit s’assigner une triple mission, diplomatique, politique et militaire. C’est animé par cet état d’esprit, qu’il pacifie Tananarive, construit des routes et des villes à Madagascar. Il s’illustre en de nombreuses occasions, mettant surtout sa dynamique personnelle et son travail de développement au service du Maroc. Ses talents sont nombreux et son aura reconnue, au point qu’il devient en 1912, académicien : Lyautey l’Africain, immortel de surcroît.


L’exposition coloniale

Erik Orsenna, Académicien et prix Goncourt 1989 pour son roman L’exposition coloniale, retrace avec nostalgie, délicatesse, humour et truculence, l’atmosphère colonisatrice de ce 19e. Extrait : « La perspective du grand départ vers les tropiques l’irradiait de bonheur. Du matin au soir, elle n’arrêtait pas. Elle s’épanouissait dans les préparatifs. Ainsi vous partez ? Je crois que vous avez raison. La France rétrécit. Ne le répétez pas. Tu n’auras pas peur des lions ? ».

Mais il y a bien sûr beaucoup d’autres titres sur ce thème de la colonisation : Les damnés de la terre de Frantz Fanon (sur la violence dans le processus de colonisation) ; Nedjma de Kateb Yacine (sur l’Algérie coloniale) ; Le pauvre Christ de Bomba (sur le rôle de l’Eglise) ; Kim de Rudyard Kipling (sur la brutalité de la colonisation) et tant d’autres encore à découvrir ou à redécouvrir…