Dans Le Droit du sol, Étienne Davodeau prend la route, sac au dos, pour un périple de 800 kilomètres entre la grotte aux peintures rupestres de Pech Merle et le futur site d’enfouissement de déchets nucléaires de Bure, en Meuse.  Récit humaniste et engagé, ce « Journal d’un vertige » est aussi un éloge de la lenteur et de la curiosité.

Il était vraisemblablement temps pour Étienne Davodeau de retrouver les grands espaces. Né dans un petit village d’Anjou, région où il vit toujours, l’auteur alterne entre ouvrages de fiction et bandes dessinées documentaires, les deux plus fameuses d’entre elles étant Rural ! parue en 2001 et Les Ignorants en 2011. Après avoir évoqué le combat d’agriculteurs face à la construction d’une autoroute dans le premier, et mis en scène le partage des savoirs entre un vigneron et un auteur de BD dans le second, Davodeau nous conte un nouveau voyage parsemé de (re)découvertes, à un autre rythme et s’étendant dans d’autres directions. « Pour évoquer les sujets qui me parlent, je veux toujours trouver la bonne porte d’entrée, explique-t-il. La marche était à la fois un bon procédé narratif et un moyen de relier littéralement l’art pariétal de la grotte de Pech Merle et le site d’enfouissement de déchets nucléaires de Bure ». Tout au long de ce périple de 800 kilomètres est interrogé ce « droit du sol » que les Sapiens invoquent, un temps pour y laisser les premières traces connues d’un geste artistique, des millénaires plus tard pour y stocker les déchets de leur société moderne.

L’auteur, marcheur de longue date, explique aussi que « plutôt que la distance, c’est le temps passé sur les chemins qui compte ». Des instants qu’il couche sur le papier, passés à contempler le paysage, converser avec un inconnu, savourer un fruit ou entretenir quelque réflexion métaphysique. Autant de séquences qui rythment avantageusement un album jalonné d’échanges avec des experts. Dans le rôle du candide, Davodeau interroge ainsi le responsable de Pech Merle, une sémiologue, un spécialiste du nucléaire ou encore un militant. « Dans mes livres, je me mets en scène avec une parole subjective assumée, mais jamais dans une posture de sachant, précise ce dernier. Je préfère poser des questions ». D’où ces intervenants qui le rejoignent (littéralement) sur le chemin : une astuce narrative la plupart du temps ; et une métaphore. Si on peut déplorer quelques passages un peu trop bavards, on en apprend beaucoup sur la question du nucléaire et le mouvement de résistance à Bure, mais aussi sur les arts premiers, les signes ou la fabrication d’un livre. « Ces sujets sont liés à ceux de l’album : la question de la durabilité, du fait que la langue est fragile, que les questions soulevées par le projet de Bure se prolongent sur des milliers d’années » indique l’auteur.

Le droit du sol journal d'un vertige

Le Droit du sol page 14 © illustration Étienne Davodeau

Évocation des profondeurs et de ce que les humains ont choisi d’y laisser, Le Droit du sol est également un hymne à ce qu’on trouve à la surface. Particulièrement sur cette « diagonale du vide » que l’album réhabilite en nous montrant que la vie y est bien présente, n’en déplaise aux géographes indélicats. « La densité d’habitants au kilomètre carré n’est pas un critère pour décider qu’une terre est vide ou vivante, note Étienne Davodeau. Le territoire de Bure n’est pas un désert, mais c’est parce qu’on le voit ainsi qu’on l’a choisi pour y enfouir des déchets nucléaires ». Le Droit du sol met en scène un personnage incongru dans la France des années 2020 : un marcheur prenant la direction d’un village dont personne, du reste, n’a jamais entendu parler. Avec ce livre, Étienne Davodeau espère donner envie à l’Homo sapiens de « se tourner vers l’essentiel » : reprendre sa marche, admirer ses paysages, parler à des inconnus, s’intéresser au monde qui l’entoure et à son avenir.

 

Le Droit du sol, journal d’un vertige d’Étienne Davodeau
Éditions Futuropolis
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