DOSSIER SPÉCIAL : GEORGES BRASSENS, 100 ANS D’ÉTERNITÉ


Il célèbre l’argot (parfois), on le chante de mémoire (souvent), on le range donc (trop rapidement) dans la culture populaire. Georges Brassens, loin de cette facilité d’analyse, joue dans la cour de l’élite des usagers de la langue française. L’anar n’a rien, ou si peu, du populo : « On n’entre pas dans mes chansons comme dans un moulin ».

Brassens, on l’écoute, le réécoute et le lit. On le regarde aussi. Qui ne saisit pas d’emblée – c’est très fréquent avec cet oiseau – un deuxième ou troisième degré doit aller voir friser sa moustache, plisser son œil et sa bouche lâcher un jouissif rictus quand la vacherie, ou la morale de l’histoire, fulmine. L’aristo du dico s’écoute surtout, religieusement, plusieurs fois. Et il se lit.

La brassensologie se révèle une science complexe dont les rudiments s’étudient dans un cours perché de lexicologie, d’histoire, de littérature et de mythologie. « Parmi les chansons enregistrées par Georges Brassens, seules six d’entre elles – Bonhomme, La mauvaise herbe, Les amoureux des bancs publics, Maman papa, Marinette, Rien à jeter – ne recèlent, à mon point de vue, aucun vocable qui justifie une définition ou une explication particulière », écrit Loïc Rochard dans son livre Les mots de Brassens. Petit dictionnaire d’un orfèvre du langage (1). Remarquable brassensophile, il liste et explique tous les mots et références utiles, nous aidant à gravir, moins essoufflé, l’univers chansonnier du Sétois : « À mieux saisir les nuances subtiles, les clins d’œil malicieux, les sous-entendus, on mesure mieux, je crois, la dimension du personnage et on éprouve un plaisir accru à l’écoute de Georges Brassens » (1).

Brassens est une langue, pas seulement un registre, ceci ne faisant pas de lui un néologiste. Au contraire d’un Brel qui à l’occasion « frérait » ou « cimetièrait », Brassens n’aime pas l’invention de mots. Le panthéon des inventeurs de langage l’accueille et le sacre cependant. Ses mots accumulés, leur richesse, leur variété, l’amalgame de l’argot et de l’académique, de l’ancien (quelquefois très ancien) et du moderne, créent finalement, mieux qu’une ambiance, un monde. Il pèse ses mots, ne les choisit jamais par hasard, ni seulement pour la rime, le tisseur quête la minutie, la rigueur, et son élocution, proche de la saccade, semble découper les phrases pour honorer chaque membre. Tout à la fois classique (quasi rétrograde) et rockeur de la langue, il mêle les références et suscite les chocs. Sa créativité et son univers linguistique se nourrissent d’une immense culture, « d’une mémoire peu commune » (1) et d’une conscience de l’inabouti. Toute sa vie, il se dégourdit les neurones : « Illustration de cet appétit inassouvi : il se mit ainsi vers l’âge de 45 ans à réapprendre le latin pour pouvoir lire Ovide dans le texte ! Hélas désormais dispersée, la bibliothèque qu’il s’était constituée, abondamment annotée de sa main, aurait pu attester de son désir permanent de découvrir, d’apprendre et d’explorer des domaines très divers »… dont la poésie, qu’il crée ou reprend. Il rend ainsi hommage à Aragon (Il n’y a pas d’amour heureux) ou Francis Jammes (La prière). Se délectant de la frivolité du monde, Brassens s’amuse surtout, « ne cherche pas tant à choquer le bourgeois qu’à jouer avec les mots » (2).

Ses mots, d’humour ou d’amour, ou les deux enlacés, servent aussi des croyances et des espérances. Brassens adhère fraternellement à la bande des égarés, des petits chevaux dans le mauvais temps, des gosses battus et des vieilles trébuchant. La chanson Le gorille, dont la chute le signale comme un partisan de l’abolition de la peine de mort, est censurée en 1953. Plus que la paillardise des mots et l’ode au sexe, c’est l’opposition à la peine capitale qui heurte le comité de censure. Sardou (Les Ricains), Le Forestier (Parachutiste), Perret (Les jolies colonies de vacances), Hallyday (Jésus-Christ est un hippie), Brel (Les bourgeois), Ferrat (Nuit et brouillard), Aznavour (Après l’amour), Vian (Le déserteur), Bashung (Gaby) subissent aussi les semonces de Messieurs les censeurs… ou font le choix de l’autocensure. Mais Brassens navigue – naturellement en père peinard – chez les recordmen du genre. Fidèle à ses dicos et credo, il affirme se moquer de la renommée dont les trompettes (référence à une déesse de l’antiquité) saluent au passage son amitié avec le Vosgien Père Duval, rebaptisé au son du phono porno « la calotte chantante ».

1- Les mots de Brassens, par Loïc Rochard, 2009, Le cherche midi éditeur..
2- Georges Brassens le 17 février 1979 dans Les samedis de France Culture.