Avec Le crépuscule des ogres, quatrième volet des enquêtes du commissaire Coudrelier, Raoul Nèje prolonge le séjour de son flic messin en Guyane. Le livre, haletant, tient au moins autant du roman d’aventures que du polar, et le lecteur en redemande.

C’est, dit-il, l’un des plus beaux compliments reçus depuis qu’il s’est mis à l’écriture, et depuis qu’il a trouvé un éditeur pour publier son œuvre, en l’occurrence la maison messine des Paraiges. « Une amie, qui a longtemps vécu là-bas où son mari policier était affecté, m’a affirmé un jour retrouver dans mes livres la Guyane qu’elle avait connue. » Or, chapeau l’artiste : Raoul Nèje n’a jamais posé le moindre orteil dans ce coin de France situé en Amérique du Sud, adossé au Brésil et au Surinam, couvert pour l’essentiel par la forêt tropicale. C’est pourtant bel et bien dans ce climat hostile, cette Amazonie naturellement dangereuse pour qui n’y est pas préparé, que l’écrivain messin situe l’action des troisième et quatrième volets des enquêtes du commissaire Coudrelier, à plus de 7 500 kilomètres de l’hôtel de police de Metz d’où, en 2015, avec Aveux mortuaires, tout avait commencé.

Doué d’empathie et doté d’un sens consommé du portrait, Raoul Nèje nous a d’emblée appris à apprécier Gabriel Coudrelier, le flic, intrépide, mais aussi l’homme, fragile. Avec Les foudres de Némésis, l’auteur avait laissé son héros subclaquant, victime d’un infarctus après avoir traqué les deux complices d’un double meurtre perpétré en Moselle et partis, croyaient-ils, se mettre à l’abri en Guyane. Dans Le crépuscule des ogres, le lecteur retrouve un Coudrelier retapé, entouré d’un père retrouvé par hasard et d’une compagne rencontrée sur place. Alors qu’il s’apprête à rentrer à Metz, le voici mêlé à une enquête sur une sordide affaire d’enlèvements d’enfants.

Raoul Nèje ne choisit donc pas la facilité : plutôt que de planter le décor de son nouveau roman en terrain familier, ici, en Lorraine, il prolonge le séjour aux confins de cette Amazonie inconnue. Mais c’est compter sans la curiosité que manifeste cet ancien professionnel de la santé et de l’éducation, qui compte parmi ses doctes loisirs l’histoire contemporaine et les conséquences de ses soubresauts dans nos vies ordinaires. Ainsi, le premier contact de Nèje avec la Guyane s’explique-t-il par son intérêt pour la guerre d’Indochine et pour les Hmongs, alliés de la France et des Etats-Unis lors des conflits en Indochine et au Vietnam, contraints de se réfugier au Laos puis de fuir de nouveau au milieu des années 1970 à l’arrivée des communistes au pouvoir à Vientiane. « La France, engagée alors dans une politique de peuplement de la Guyane, les y a accueillis en nombre », relate Raoul Nèje qui a d’ailleurs offert à son commissaire Coudrelier un père, espion, ancien combattant de Diên Biên Phu. 

Le trafic d’enfants situé au cœur de cette nouvelle intrigue, sombre et sordide, n’est pas inspiré de faits s’étant réellement déroulés en Guyane, mais l’idée est venue au très documenté Raoul Nèje en découvrant que ce phénomène était d’actualité au Brésil voisin. Il a transposé ces crapuleries dans la bonne société guyanaise, où les notables impliqués font montre d’une solidarité au cynisme le plus déroutant, tandis que d’apparents voyous se grandissent en aidant au démantèlement de ce système mafieux. Rebondissements garantis mais crédibilité assurée ! Car, à l’imagination fertile de l’auteur de fiction, s’ajoute la rigueur du passionné d’histoire et de géopolitique, donnant aux aventures racontées ici toute leur vraisemblance. Aventures ou enquêtes, d’ailleurs ? Un peu des deux, « moi-même j’emploie plus souvent le terme d’aventures quand je parle du bouquin ou quand je le dédicace », admet le premier intéressé.

Devenu accro, le lecteur attend désormais un cinquième Coudrelier (c’est bon signe : on parle du dernier Coudrelier comme du nouveau Adamsberg chez Fred Vargas !). Cependant, il faudra patienter un peu. « Oui, il y aura une suite, et le commissaire reviendra enquêter à Metz, mais pas avant un an, dévoile Raoul Nèje. Actuellement, je suis sur autre chose, plus dans le ton d’Une mère et mante. » Ce précédent roman, primé par les conseils départementaux de Lorraine en 2019, aurait-il donné à l’auteur l’idée de se lancer dans une sorte de saga familiale ? On le sait désormais : bon vivant éclectique, Raoul Nèje compte plus d’une corde à son arc, y compris dans le registre gastronomique : Le crépuscule des ogres se termine en effet par une demi-douzaine de recettes inspirées des cuisines guyanaise et brésilienne. 

 

Le crépuscule des ogres roman Raoul Nèje

Le Crépuscule des ogres de Raoul Nèje

Éditions des Paraiges, 210 pages, 16 euros

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