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Face à l’embrasement provoqué par l’appel de Martin Luther, le Saint-Siège comprend la nécessité d’engager une grande réforme au sein de l’Église. Pour la mener, un concile est convoqué le 22 mai 1542 par le pape Paul II. Il ne débute en fait que le 13 décembre 1545. Étalé sur dix-huit ans, ses vingt-cinq sessions couvrent cinq pontificats et se tiennent à Trente et à Bologne. La Contre-Réforme catholique est engagée.

« Le beau seizième siècle (1) » constitue une période de l’histoire européenne à la saveur toute particulière. Avant même son commencement, il porte en lui les espoirs d’un renouveau artistique et intellectuel. Les grandes découvertes, celle de l’Amérique le 12 octobre 1492 et si l’on peut dire, celle de l’Italie(2), font se lever une vague d’aspirations nouvelles qui vont conduire à un « crescendo des merveilles ».

La première réplique de ce séisme d’une magnitude inédite depuis le moyen-âge, va frapper l’Église de plein fouet. Parce qu’elle cristallise et symbolise l’idéologie unanimiste des siècles médiévaux. Son omnipotence est mise en débat, du fait notamment des comportements, pour le moins critiquables, de son clergé. Un homme en particulier, incarne, presque à lui seul, le vent de fronde, Martin Luther. À l’instar de nombreux autres courants dissidents de l’Église, nés en Allemagne du sud, en Autriche, en Moravie, en Suisse, aux Pays-Bas et même en Italie (3), le frère augustin, est convaincu de la faillite de l’Église médiévale incarnée par une papauté qu’il faut résolument remettre en cause. Il faut bousculer l’ordre établi au moment où le très jeune Empereur Charles Quint à le plus besoin de peser sur la scène politique européenne.

L’Église catholique subit cette tectonique des plaques morales et spirituelles qui n’épargne aucun champ de la société. Née dans un contexte de croissance économique et de renaissance Le choix du lieu n’est pas anodin en ce qu’il résulte d’une solution de compromis entre Rome et l’Allemagne.intellectuelle et religieuse, elle laisse poindre un « climat de fièvre eschatologique » annonciateur d’un nouvel horizon messianique. L’empereur compte bien dompter ces vents nouveaux, en s’appuyant sur une idéologie commune, la « monarchie universelle » (voir encadré), destinée notamment à réaliser la réforme de l’Église. C’est un impératif pour lui qui ne parvient pas à réduire le schisme luthérien qui affecte ses possessions allemandes.

D’autant que Luther a lancé, par deux fois, d’abord le 28 septembre 1518, puis le 11 octobre 1520, un appel au Concile pour obtenir un arbitrage du conflit qui l’oppose au pape. En fin connaisseur de l’institution ecclésiale, il sait que le souverain pontife, qui constitue l’instance sommitale la plus visible et la plus essentielle, ne dispose pas de tous les pouvoirs. L’organe du gouvernement de l’Église se situe au sein du Concile, seul à même de réformer ses injustices et son fonctionnement.

Mais le pape Clément VII hésite. Il reste sourd à cet appel et préfère laisser son successeur, le pape Paul III débrouiller cette question. Celui-ci en accepte l’idée dans le souci de ramener une forme de concorde. Après quelques manœuvres administratives et diplomatiques internes de bon aloi, comme l’élévation à la pourpre cardinalice des plus chauds partisans italiens de la réforme, la décision est prise : une commission pour la réforme de l’Église est constituée(4) et la bulle d’indiction(5) fixant l’ouverture du Concile au 22 mai 1537 à Mantoue (Italie) est publiée.

On va pouvoir enfin aborder frontalement la réforme. En tout cas le croit-on. Mais les guerres incessantes entre Charles Quint et François 1er vont venir gripper cette mécanique. Il faut plusieurs tentatives pour que Paul III puisse enfin réunir le Concile qui s’ouvre officiellement le 13 décembre 1545 à Trente, dans le Tyrol italien, en présence de trente-quatre pères conciliaires. Le choix du lieu n’est pas anodin en ce qu’il résulte d’une solution de compromis entre Rome et l’Allemagne. Un positionnement géographique qui constitue à lui seul déjà tout un symbole.

Pour contrôler les travaux de ce dix-neuvième Concile de l’histoire de l’Église, le pape a délégué trois légats qui vont en assurer la présidence collégiale. Ils assurent le travail de la 1ère à la 8ème session. Jusqu’au moment où Charles Quint montre un peu trop ostensiblement qu’il cherche à exercer le contrôle du Concile, obligeant le pape à le « dépayser » à Bologne en 1547. Un moment de tension qui paralyse les travaux conciliaires et les rend purement formels.

Il faut dès lors attendre l’arrivée d’un nouveau pape, Jules III, pour relancer le processus. En 1551, ce dernier accède à la requête de l’empereur de réunir à nouveau le Concile à Trente. Mais les travaux durent un peu moins d’un an car la crise de l’institution conciliaire a raison du mécanisme qui venait juste d’être réenclenché. Une parenthèse de dix ans ! Une décennie au cours de laquelle les papes successifs, Jules III, Paul IV et Pie IV vont œuvrer à l’intérieur de l’Église à sa propre réforme. Jusqu’au mois de janvier 1562, au moment où Pie IV décide de convoquer un nouveau Concile.

Cette fois, l’on voit les choses en plus grand. On ne se contente pas de réunir un chapelet de pères, mais on rassemble une cohorte de près de 300 évêques. Un chiffre qui se situe certes très loin des grands conciles médiévaux, mais qui affiche tout de même clairement la volonté « d’en sortir » une bonne fois pour toutes. Et par le haut cette fois. Les affrontements sont violents et les débats heurtés. La conception romaine du pouvoir pontifical est questionnée et sérieusement mise à mal. Les délégués espagnols et français, soutenus en cela par une minorité italienne, entendent bien La place de l’Homme est affirmée et reconnue, même si le concile rappelle que tout vient de Dieu. défendre leur conception épiscopaliste de l’institution ecclésiale. Admettre l’idée selon laquelle l’évêque est institué directement par Dieu, voilà qui est de nature à affaiblir le pouvoir du pape et donc à renforcer celui des princes européens. L’évêque devient le nouveau chargé de l’action pastorale. Echelon essentiel de l’organisation, on lui reconnaît désormais un pouvoir sur l’iconographie religieuse. De même qu’il devient le responsable des communautés religieuses et de la formation du clergé à travers les séminaires, nouvellement créés à cet effet. De manière générale, le concile de Trente consacre « une vision très cléricale de l’Église, qui passe par une différenciation sociale du clerc : le clerc doit être décent, s’habiller de façon distincte des laïcs, ne pas fréquenter les tavernes(6) ».

Jusqu’au 4 décembre 1563, date de la fermeture du concile, toutes les questions théologiques et organisationnelles essentielles vont être abordées. Celle de la « justification » par exemple, c’est-à-dire des modalités du salut des âmes. De même, des pans entiers de la doctrine et du droit ecclésiastique, le Canon, sont passés au crible pour asseoir la contre-réforme. La place de l’Homme est affirmée et reconnue, même si le concile rappelle que tout vient de Dieu. On décide que la Vulgate, la traduction de la Bible rédigée entre 390 et 405 par Jérôme de Stridon, fait seule référence officielle pour la discussion, la prédication et la catéchèse au sein de l’Église catholique. Aux critiques formulées par la Réforme, la Papauté a choisi de répondre par une forme très relative de déconcentration de son organisation interne tout en maintenant l’absolutisme pontifical et le culte du secret. Face à l’agression ressentie et à l’apprentissage du pluralisme des temps modernes, il faut bien admettre que la contre-réforme catholique manque du souffle espéré.

(1) Selon l’expression de l’historien Bernard Quilliot
(2) Michelet affirme à ce propos que « la découverte de l’Italie eut infiniment plus d’effet sur le 16e siècle que celle de l’Amérique »
(3) Les mouvements anabaptistes notamment menés ici et là par Conrad Grebel, Félix Mantz, Balthasar Hubmaïer, Michaël Sattler, Jacob Hutter ou Melchior Hoffman.
(4) Commission dite « De emendenda Ecclesia »
(5) Indiction : convocation d’un concile, d’un synode, à un jour dit
(6) In Le concile de Trente de Alain Tallon – Editions du Cerf
(7) En 325

Les apports conciliaires

Sur le volet doctrinal, il n’est fait que peu de concessions aux attentes des protestants. Ainsi, la tradition est établie comme source unique de la croyance, la Vulgate et les Saintes Ecritures devenant les seuls textes ayant force de loi. Une manière de condamner les traductions en langue vulgaire des Ecritures par les Réformateurs protestants. Pour obtenir son salut, il n’existe désormais que les voies de la Foi et des Œuvres. Ces dernières regroupant toutes les actions religieuses personnelles et la dévotion aux saints, point de crispation avec les protestants qui considèrent que le culte des saints relève de l’idolâtrie.

Sur le volet de la discipline, le célibat des prêtres est réaffirmé et un âge minimal d’accès aux charges ecclésiales est fixé : 25 ans pour les prêtres et 30 ans pour les évêques. Une mesure destinée à mettre fin à une pratique qui consistait à laisser les papes nommer des évêques encore enfants. De même, le cumul des bénéfices issus de plusieurs paroisses est désormais interdit. L’ensemble de ces prescriptions ne seront toutefois pas toutes appliquées de manière très rigoureuse, dans les différents états de l’Europe catholique, en France notamment.


Le mythe de la monarchie universelle

L’Empire de Charles Quint était si vaste, qu’on prétendait ne jamais voir le soleil s’y coucher. Fort de cette représentation mentale, se fit jour l’idée d’une autorité supranationale et tutélaire de l’Empereur sur tous les autres Princes chrétiens d’Europe. Un homme, Mercurino Gattinara (1465-1530), chancelier de l’Empereur et grand admirateur de Dante et de son ouvrage De monarchia, a cherché à théoriser ce concept pour lui donner corps, à travers la thèse de la monarchie universelle. Dans une lettre à Charles Quint, il écrit : « Sire, puisque Dieu vous a conféré cette grâce immense de vous élever par-dessus tous les rois et princes de la Chrétienté, à une puissance que jusques ici n’a possédé que votre prédécesseur Charlemagne, vous êtes sur la voie de la monarchie universelle, vous allez réunir toute la Chrétienté sous la même houlette. » L’aube d’une idée européenne cristallisée autour du projet hégémonique de l’Europe chrétienne ? Voire. Sous l’affichage de l’idéal de la Chrétienté unifiée par un empereur capable, dès lors, d’assurer ordre, paix et sécurité, se cache, en fait, la prétention d’un despote qui cherche tout simplement à assujettir l’Europe.


Le siècle le plus court de l’Histoire

Grégoire XIII © Droits réservés

Grégoire XIII © Droits réservés

À l’heure où l’Europe s’interroge, sur fond de polémique, sur le maintien ou non de l’heure d’été, on a sans doute oublié que le 16e siècle a été le plus court de l’Histoire européenne. En l’espace d’une nuit, celle du dimanche 9 décembre 1582, le siècle perdit dix jours ! La faute à Grégoire XIII, souverain pontife élu en 1572. Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut faire un saut dans le temps et remonter à moins 46 avant JC. C’est la date à laquelle un autre JC, Jules César, prit la décision de stabiliser le calendrier officiel de Rome en le réglant sur « la durée d’une révolution de la Terre autour du Soleil », donnant naissance au calendrier « julien ». Le problème de ce calendrier solaire était qu’il risquait, au terme de quelques siècles, d’occasionner une collision entre les fêtes de Pâques et de Noël. L’Église catholique ayant, de toute éternité, une forte propension à se projeter dans les temps (très) longs, le pape Grégoire XIII décida donc, sur la base des travaux menés par une commission constituée des meilleurs savants, de modifier, aussi discrétionnairement qu’autoritairement, le calendrier. Pour faire face à l’avenir et ne pas contredire le passé, en l’occurrence le concile de Nicée(7) qui avait fixé en son temps la date de l’équinoxe de printemps au 21 mars, on passa brutalement du jeudi 4 octobre 1582 au… vendredi 15 octobre 1582. Le calendrier « julien » se muait désormais en calendrier « grégorien » pour toute la Chrétienté, offrant par là-même à tous ceux qui ne reconnaissaient pas l’autorité papale, un terreau fertile à l’expression de multiples fractures spirituelles. Décidément le diable se loge toujours dans les détails !