Rugueux et décalé, Le Compagnon de route nous emmène sur le chemin des rêves inassouvis. Une aventure surprenante, où les mauvais coups s’enchaînent dans la Russie des marginaux et des exclus.

Dès la première scène, le décor est posé : dans un poste de police moscovite, une prostituée vient porter plainte contre un flic, et ressort convaincue qu’elle ne peut compter que sur elle-même pour se défendre. Dehors, elle s’arrête devant une vitrine où est exposé un poignard à l’air redoutable. Dans les chapitres qui suivent, ce sont deux autres exclus du système aux profils bien différents que l’on découvre : Nils, qui prétend être un astronaute devant se rendre au plus vite auprès de sa fusée avant le décollage, et Olga, qui vit dans la rue et n’a pour abri que sa vieille guimbarde. Persuadée que Nils est la réincarnation de Youri Gagarine, elle propose de l’emmener coûte que coûte sur le pas de tir du Cosmodrome, à quelques kilomètres de la capitale.

Tous ces personnages vont se croiser et vivre ensemble ce qui sera peut-être le moment le plus tragique de leur vie. Pourtant, ils sont unis par la poursuite d’un rêve : croire qu’il est encore possible de faire confiance et de se lier à un autre être humain, accomplir une mission qu’eux seuls peuvent accomplir… Tristan Fillaire et Lucie Quémener dessinent à quatre mains d’un trait vif et nerveux, passant par toutes les nuances de sombre, pour mieux faire palpiter ce Moscou délétère et ses environs sauvages. On parcourt les rues et les routes en suivant la fuite en avant de personnages qui n’ont pas grand chose à perdre. Plutôt dure, parsemée d’éclats de violence (et pour le moins originale, voire joyeusement improbable !), l’histoire de cet album ne manque pourtant pas de poésie et de douceur. Des touches de roman noir, de road-movie et de polar, la déveine qui colle à la peau en toile de fond pour un album incontestablement beau.               Benjamin Bottemer

Le Compagnon de route de Tristan Fillaire et Lucie Quémener / Éd. Sarbacane
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