Tour à tour loufoque, cru et désabusé, Sengo de Sansuke Yamada campe deux soldats démobilisés dans le Japon de l’après-guerre, entre traumatismes et débrouille. Chez Casterman.

C’est un quasi-inconnu des lecteurs français qui a remporté début juillet le prix Asie des critiques ACBD, la récompense la plus convoitée dans l’Hexagone pour un mangaka. A 48 ans, Sansuke Yamada a surtout publié dans la presse magazine japonaise. Avec Sengo, il raconte une histoire peu abordée dans le genre manga : la défaite de l’Empire et l’immédiat après-guerre dans un Tokyo où les maisons, les hommes et les femmes sont en lambeaux. Deux anciens combattants, Toku et Kuroda, se retrouvent par hasard. Le premier, alcoolique un brin taciturne, tient une baraque à soupe et est en affaires avec le yakuza du coin. Il était le supérieur du second, sorte de Bud Spencer nippon, naïf, fidèle et bienveillant. Si les retrouvailles, dans les premières pages, se font sous le signe des bitures et des bagarres, le manga prend rapidement une autre dimension.

C’est une fresque à hauteur d’hommes que trace Sengo, celle du Japon de l’après-guerre qui se dessine à travers les aventures de Toku et Kuroda : la misère, les orphelins, l’humiliation et les exactions de l’occupant américain mais aussi le souvenir des horreurs commises des deux côtés. Les femmes, qui survivent parfois en se livrant à la prostitution, sont loin d’être oubliées et font partie des personnages les plus intéressants de cet univers où chacun tente de survivre. Sengo alterne entre scènes joyeusement loufoques, très crues (une rareté dans le monde prude du manga) et sombres voire cruelles, notamment lorsque l’on plonge dans le passé des protagonistes. Avec ses personnages immédiatement attachants, un sujet dur et complexe traité avec talent, un ton et un dessin uniques, Sansuke Yamada livre l’un des mangas incontournables de l’année.