Depuis quatre ans, Vincent Goethals dirige un lieu unique en France : le Théâtre du Peuple. L’institution, basée à Bussang dans les Vosges, prône la mixité depuis sa création il y a 120 ans. Comédiens amateurs et professionnels partagent une scène qui a pour décor la forêt. Un endroit inspirant pour ce directeur rompu aux exigences de la dimension humaine.

Vincent-Goethals-(©-Éric-Legrand)Deux mandats, pas un de plus. C’est toujours comme ça avec les directeurs du Théâtre du Peuple. Celui qui le dirige actuellement, c’est Vincent Goethals. Un homme du Nord. Sur le CV bien rempli de ce natif de Roubaix, entre autres des études à l’École nationale supérieure d’art dramatique de Lille, la création de la Compagnie Théâtre en Scène, en 1988, ou encore des interventions en tant qu’enseignant, comme au Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris… Cet amoureux de la langue française est tombé, comme beaucoup d’autres avant lui, sous le charme champêtre de cette vénérable institution vosgienne. En mettant les pieds à Bussang, il a humé la forte odeur de proximité et de terroir. Pour bien des professionnels du milieu, l’endroit est mythique. Le bâtiment est aussi un modèle de longévité. Cent-vingt ans cette année, ça force le respect. Et puis il y a ce fameux mur qui s’ouvre sur la forêt auquel il est adossé. Difficile de résister.

Depuis sa fondation par Maurice Pottecher, la bâtisse encourage la mixité, jusque dans ses assistances, « où des gens du cru se mêlent à des personnes du milieu branché parisien », comme a pu le constater son patron. C’est même écrit dans le cahier des charges. Ici, pas de pièces sans comédiens amateurs, lesquels, sous la gouverne de Vincent Goethals, Programmer des auteurs qui allient la qualité de la langue – une de ses principales préoccupations – « à un vrai propos politique. »sont mis au même régime – la rigueur – que les professionnels. Car à Bussang, le cadre a beau être bucolique, l’ambiance conviviale et bon enfant, on reste attaché à cette exigence qui consolide chaque nouvelle création. Pour le directeur, l’un ne va pas sans l’autre, et chaque détail compte, jusqu’aux aptitudes pour le chant lyrique des comédiens qui vont se frotter cet été à L’Opéra de Quat’sous, de Bertolt Brecht (lire ci-dessous).

Discuter avec Vincent Goethals, c’est faire connaissance avec un mot cher à son vocabulaire : oser. Ce passionné ose un théâtre exigeant, même dans les endroits les plus reculés, où on ne l’attend pas forcément. Car si le théâtre doit divertir, il doit aussi éduquer. Un credo chez celui qui se décrit comme « un provincial et un artisan de la décentralisation ». D’où ce parti pris de programmer des auteurs qui allient la qualité de la langue – une de ses principales préoccupations – « à un vrai propos politique ». Ses trois premières années à la barre du Théâtre du Peuple ont d’ailleurs respecté ce canevas. Dans l’ordre : une année française avec Laurent Gaudé, puis belge avec Stanislas Cotton, et enfin québécoise, avec Carole Fréchette. De son propre aveu, ce pari risqué a porté ses fruits. Et de citer Caillaisses, tragédie contemporaine sur le conflit israélo-palestinien qu’il a monté pour inaugurer son premier mandat. « C’était couillu de le faire, mais les gens en parlent encore. À travers ce spectacle de qualité, ils se sont aussi sentis respectés », estime le responsable.

Ce dernier n’est pas du genre à se laisser fourvoyer par les sirènes commerciales ou à dévier de sa trajectoire. « Je reste fidèle à mon théâtre. Je n’ai jamais été à la mode, mais j’ai toujours eu un public, même si je ne fais pas dans la facilité. » Il en tire une certaine fierté. S’il apprécie tant le Théâtre du Peuple , c’est « parce qu’il s’agit d’un des rares lieux où l’on vient partager un moment de vie »Dans son univers, les décors et les costumes ont toute leur place, et les différents corps de métier sont souvent sollicités. Le texte, francophone de surcroît, reste le poumon de sa motivation, de la France à la Belgique en passant par le Québec, la Suisse ou encore le Maroc. S’il apprécie tant le Théâtre du Peuple, c’est aussi, dit-il, « parce qu’il s’agit d’un des rares lieux où l’on vient partager un moment de vie ». Le théâtre ne se résume plus à un objet de consommation, mais il devient la composante d’une petite symphonie humaine qui s’ébroue hors des planches. « Les gens viennent voir un spectacle, mais aussi pique-niquer ou se balader dans la forêt. » Un retour aux sources la “maison“ de Bussang ? « Il y a quelque chose de cet ordre-là », convient son directeur, qui note un vrai rapport avec le public : « On est loin du parisianisme ou du microcosme qui se regarde le nombril. C’est une expérience qui rend humble… »

À l’entame de son 2ème mandat, Vincent Goethals a décidé de laisser une place plus importante aux grands classiques, auxquels il ne tourne pas le dos, loin de là, même s’il songe à d’autres commandes auprès d’auteurs contemporains francophones d’ici la fin de sa mission en terre vosgienne. Outre Bertolt Brecht ou encore Friedrich von Schiller, les 120 ans du Théâtre du Peuple étant placés sous le signe de l’Allemagne, il prévoit une année 2016 très shakespearienne. Pour 2017, il songe à offrir une relecture très contemporaine, « presque trash », de Britannicus, en faisant appel aux acteurs professionnels qui auront marqué ses deux mandats. En attendant, ce sont les prochaines Estivales qui mobilisent son énergie. Car il ne veut pas manquer l’hommage qui sera rendu à celui qui légua un jour ce théâtre singulier dont la devise est : « Pour l’art, pour l’humanité ». « Et pour la transmission », ajoute cet indécrottable pédagogue.


SAVEURS ALLEMANDES AUX ESTIVALES

Bertolt Brecht (©DR)Comme il en a l’habitude depuis qu’il a pris les rênes du Théâtre du Peuple, Vincent Goethals aime placer chaque saison sous le signe d’un pays. Pour les 120 ans de l’institution vosgienne, le directeur a décidé de se tourner vers l’Allemagne, pour sa proximité géographique, mais aussi « l’histoire douloureuse qui l’unit à notre pays », en faisant une petite entorse à la règle, dans la mesure où il a voulu revisiter les grands classiques au lieu de confier le mandat de la pièce principale à un auteur francophone contemporain.

La programmation des Estivales 2015 comprend un œuvre phare du patrimoine culturel germanique : le célèbre Opéra de Quat’sous. Conçu par Bertolt Brecht à Berlin en 1928, cette satire de la société et de ses injustices donnera lieu à une trentaine de représentations en juillet et août à Bussang. L’équipe dirigeante, incluant le chef d’orchestre Gabriel Mattei et la chef de chant Mélanie Moussey, a fait appel à 20 acteurs (6 professionnels et 13 amateurs), mais aussi trois musiciens (accordéon, trompette, violoncelle). Tout le défi de cette création hors normes (on parle de 27 personnes sur le plateau) aura été de trouver des comédiens maîtrisant la technique lyrique. De nombreuses auditions ont d’ailleurs eu lieu à Paris, et la mission fut loin d’être une sinécure, d’où cette problématique soulevée par Vincent Goethals : « Nos écoles et nos conservatoires devraient sûrement plus préparer les jeunes acteurs à être multi-fonctionnels, à l’image des interprètes anglo-saxons, qui le sont depuis toujours. » Les candidats sélectionnés, tous des acteurs chevronnés, auront la lourde tâche d’interpréter les chansons mises en musique par Kurt Weill, « plus délicates qu’il n’y paraît », assure le responsable. Le capitaine du bateau vosgien, qui a avoué avoir abordé ce projet avec beaucoup d’humilité, « une dose d’inconscience » et un enthousiasme débordant, s’est aussi inspiré du film culte de Stanley Kubrick, Orange mécanique. « J’ai transposé l’action dans la vision futuriste d’une Angleterre des année 70/80, parce qu’à la fois toujours actuelle, mais aussi très stylisée dans sa décadence paroxystique et sa violence exacerbée. » Un métissage artistique dont le directeur a fait sa marque de fabrique.