Illustration de Philippe Lorin

Du passé, ne faisons pas table rase ! Voilà qui peut résumer l’état d’esprit de l’ancien ministre socialiste du Budget. Le Meurthe-et-Mosellan Christian Eckert se remet de sa sortie du Gouvernement et de son crash aux législatives. Il écrit, un livre à paraître en mai, nourrit son blog, enseigne prochainement à Sciences-Po, croit en l’avenir du PS, revoit de temps en temps Hollande et cogne sur Macron.

Coup de sang ? Ce matin du 23 janvier, Christian Eckert pousse un gros coup de gueule contre la SNCF (à lire sur christianeckert.over-blog.com), une tribune qui frise les moustaches de nombre d’usagers… et militants de l’ouverture à la concurrence. L’ancien ministre du Budget et des Comptes publics peste contre un pataquès, une histoire de billet non imprimable, de borne occupée et « de contrôleuse revêche », et conclut : « député ou ministre, j’ai toujours défendu la SNCF et le service public. N’ayant plus comme seul pouvoir que celui d’écrire, de parler et de commenter, je m’interroge à voix haute…».

Grande gueule, mordant, chaleureux, rigoureux, les qualificatifs défilent et varient sur l’ancien ministre. Gros bosseur, fin pédagogue et fidèle reviennent unanimement. « Christian est un homme fidèle, dans son action, dans ses amitiés. Il est aussi fidèle à ses origines.», dit son ami Marc Ouvrard (lire par ailleurs) avec lequel il partage, entre autres choses de la vie, une naissance dans la vallée de la Fensch, un appétit pour la cueillette de champignons, une réussite sociale dans une famille « de petites gens » et la (re)connaissance de ce qu’ils doivent à l’école publique.

Dans un PS à la rue, entre Macron-compatibles et Mélenchon-conciliables, il est du dernier carré hollandais. Il enfile sans grogner, et sans nier les erreurs, la robe de l’avocat du quinquennat : « Nous avons connu un quinquennat beaucoup plus complexe que ce que nous attendions, avec une situation budgétaire très difficile. Souvenons-nous qu’en 2012, l’Europe s’interrogeait sur l’avenir de l’Euro et la France était classée parmi les pays les plus fragiles. Nous avons dû prendre des décisions urgentes et impopulaires. À cela, s’ajoutait un contexte international tendu avec pour souci majeur la lutte contre le terrorisme. Les mesures que nous avons prises pour retrouver la croissance ont eu des effets décalés dans le temps. Nous avons beaucoup agi, notamment pour l’équité fiscale ». «Christian est un homme fidèle, dans son action, dans ses amitiés. Il est aussi fidèle à ses origines»Il s’explique régulièrement sur son blog, répond, argumente, ne lâche rien et mord si l’envie le prend ou la nécessité l’impose.

Au procès en amateurisme qu’a intenté la team Macron aux troupes Hollande, Christian Eckert a brandi le cynisme de La République En Marche (LREM) et de son fondateur, avec lequel il a partagé un temps les allées du paquebot Bercy : « En juin dernier, le Gouvernement n’avait pas de mots assez durs pour souligner la prétendue insincérité du budget de ses prédécesseurs. « Il manquera 8 milliards de crédits », disaient-ils sans rire. Nous avions dit et écrit que les faux procès en sous-budgétisation n’avaient pas lieu d’être compte-tenu de l’importante réserve de précaution de 13 milliards d’euros existante qui, comme chaque année depuis 2014, permettrait des annulations et des mouvements en cours d’année pour couvrir les dépassements. Ces alertes sans fondement avaient servi de prétexte au Gouvernement pour diminuer de 5€ par mois les APL de 6,5 millions de Français, générant une économie pour l’État d’à peine 100 millions d’euros en 2017. Aujourd’hui, la vérité apparaît, la réserve de précaution a couvert les dépassements comme tous les ans. La croissance a engendré plus d’un milliard de recettes de TVA et 2,5 milliards d’euros de recettes d’impôts sur les sociétés supplémentaires ».

Il ne décolère pas non plus sur le renoncement de son successeur, procédant à un classement vertical de son projet de zone franche sur le Pays haut. Christian Eckert avait obtenu du Premier Ministre Bernard Cazeneuve que le bassin minier du Nord lorrain bénéficie des mêmes exonérations fiscales pour les entreprises que le bassin houiller du Nord-Pas-de-Calais. « Tout était prêt, nous n’attendions plus que la Loi de finances »… qui n’a finalement retenu le dispositif que pour les Hauts-de-France. « J’en suis resté baba », Au-delà des vacheries de la Macronie à son égard, c’est un différend idéologique profond avec Emmanuel Macron qui le fait ruer dans les brancardsdit Christian Eckert, expédiant au passage une pichenette à son successeur dans la circonscription, Xavier Paluszkiewicz (LREM).

Christian Eckert raconte qu’au lendemain de son élection, il lui a adressé une proposition d’échange sur les dossiers en cours, dont celui de la zone franche. « Il m’a contacté cinq mois plus tard, après avoir lu mon blog sur la zone franche ». Au-delà de la défense du bilan des Gouvernements auxquels il a appartenu, au-delà de l’amitié avec François Hollande avec lequel il « échange de temps en temps » et dont il « voit l’amertume », au-delà des vacheries de la Macronie à son égard, c’est un différend idéologique profond avec Emmanuel Macron qui le fait ruer dans les brancards et s’intéresser à l’avenir du PS : « Il y a une place entre une gauche utopique et parfois irréaliste et Emmanuel Macron qui pratique un libéralisme exacerbé ». Christian Eckert ne croit ni à la théorie du ruissellement ni aux promesses de grands soirs : « Il faut éviter d’emmener les gens dans une impasse, de leur dire des choses qu’on ne peut pas tenir, cela engendre frustration et déception ». Une forme de populisme que le PS a aussi pratiqué, reconnaît-il. Il croit à la gauche double-effet, qui crée et partage les richesses. Christian Eckert croit et pratique, il sera donc du voyage pour Aubervilliers en avril, au congrès d’un PS face à son destin, zigzaguant pour l’heure entre une voie sans issue et une troisième voie à réinventer.


« Pas du tout girouette »

Ils sont amis. De ces amis, presque frères, qui se disent tout. L’un, Christian Eckert, est fils de policier. L’autre, Marc Ouvrard, fils de sidérurgiste. Deux gosses de la vallée de la Fensch – Christian Eckert est d’Algrange, Marc Ouvrard de Saint-Nicolas-en-Forêt – sortis bien faits de l’ascenseur social, obligés d’une école de la République qu’ils ont ensuite servie. Marc Ouvrard est devenu proviseur de lycée, Christian Eckert prof agrégé de maths. « En plus, nos pères se ressemblaient », dit Marc Ouvrard, « et Christian et moi avons fait le Père Noël, lui pour mes petits-enfants, moi pour les siens. En partant, je laissais le costume et la hotte qu’il récupérait… ». À la cité scolaire de Briey, Marc Ouvrard a le souvenir d’un prof très pédagogue : « Il se mettait en scène et savait captiver l’attention des gosses qui avaient de l’admiration pour lui. Christian sortait du lot. En conseil de classe, il ne pratiquait jamais le rejet. C’est une personnalité très fiable, quelqu’un à qui on peut se confier. Il sait prendre le temps de la réflexion, il n’est pas impulsif », affirme Marc Ouvrard.

Pas sûr qu’à la SNCF, on partage la fin de la description, mais les qualificatifs de chaleureux, bosseur, « pas du tout girouette » sont largement reconnus chez Christian Eckert, qualités qu’il a toujours déployées au service de la République, de ses lycées, de son parlement ou de son gouvernement. Demain, il les met au service d’une de ses grandes écoles, Sciences-Po, après avoir longtemps œuvré dans ses collectivités. Maire de Trieux de 1987 à 2014, Conseiller régional de Lorraine de 1998 à 2010, il fut aussi député de Meurthe-et-Moselle et Rapporteur général du budget, un poste-clé (au titre bien peu évocateur), nécessitant un sens aigu de la diplomatie. Celui-ci lui a sans doute ouvert les portes du Gouvernement… et pourrait bien demain – mais il s’en défend – lui faire reprendre du service. Ses camarades sont prévenus : il ne croit au Père Noël qu’un jour par an.