Jugé inutile et dépassé par les uns, vital et garant d’avenir pour les autres, le débat sur la sortie de l’Alsace, rallumé par un sondage, permet en tout cas de dessiner un beau portrait de la France.

Merveilleux voyage. On aborde ce débat comme on visite la France, son image, ses mythes, son histoire, ses rites politiques, sa géographie complexe, son unité bousculée – davantage dernier rempart qu’instrument de développement – ses querelles, ses traits de génie, son éternel duel entre Jacobins et Girondins. Balayons d’emblée une question gênante : les Alsaciens se pensent-ils supérieurs aux autres ? Un côté hautain est ici ou là souligné. Des Vosgiens, rire jaune aux lèvres, rappellent cette histoire qui fait rire en Alsace : « Pourquoi les Vosgiens ont-ils de grandes oreilles ? Parce que petits, leurs parents les soulèvent par les oreilles par dessus la montagne des Vosges et leur disent : regarde comme c’est beau l’Alsace ! ». Un dirigeant champenois (préférant rester anonyme) note « la violence avec laquelle nous avons reçu certains propos, du genre : nous sommes riches et on n’a pas besoin de ces pauvres Lorrains et de ces pauvres Ardennais » ». L’Alsacienne Andrée Munchenbach, présidente d’Unser Land, en tête du combat pour une sortie de l’Alsace, réfute cette idée : « Nous ne sommes pas repliés et nous n’avons rien contre les Lorrains, les Champenois et les Ardennais ». Les Lorrains n’ont pas tous ni toujours, non plus, le verbe aimable à propos de leurs voisins d’outre Vosges. Mais partons du postulat joyeuxLes Alsaciens veulent sortir. On s’en agace ici. Là, on s’en amuse. Beaucoup s’en étonnent et positivent, voulant croire en l’avenir du Grand Est qui subit une mise en route naturellement chaotique.que l’on s’aime tous et tentons de cibler ce qui coince. Pourquoi, majoritairement semble-t-il, les Alsaciens considèrent qu’il est aussi incongru de les coller dans le Grand Est qu’il est impensable pour les Corses de se voir en peinture en PACA ? Un sondage récent (83% des Alsaciens demandent une nouvelle collectivité régionale) a rallumé la question de la présence alsacienne dans le Grand Est et, par ricochet, rouvert la discussion sur ce qui fait sa différence. La langue, incontestablement, est un point fort des militants de la sécession. Elle cimente, bien mieux qu’ailleurs, « le peuple alsacien ». Si l’on creuse en revanche sur les questions d’unité du territoire, on tombe sur des failles. L’Alsace est moins unie, moins unique, qu’on ne le pense, disent quelques Lorrains, qui revendiquent une histoire plus longue, ou Alsaciens qui aiment mettre en valeur leur diversité. « L’Alsace est une sorte d’île et elle porte une forme d’identité insulaire, coincée entre le Rhin et les Vosges. Mais l’Alsace n’est pas uniforme. Ils sont surtout très bons en agit-prop », tacle le Meusien Julien Vidal, persuadé qu’un référendum contredirait les résultats du sondage. Dans l’entourage du président du Grand Est, on relativise l’enquête d’opinion. On a connu plus objectif dans les questions, dit en substance Jean-Paul Omeyer. En bon équilibriste, le vice-président chargé des Sports, « Alsacien épanoui dans le Grand Est », ajoute : « Ce sondage révèle toutefois un sentiment légitime de mal-être, qui doit être entendu. L’enjeu aujourd’hui est de trouver au mieux la place de chaque territoire dans la grande région, il nous faut travailler ensemble à la co-construction d’une ambition régionale ». Les Alsaciens veulent sortir. On s’en agace ici. Là, on s’en amuse. Beaucoup s’en étonnent et positivent, voulant croire en l’avenir du Grand Est qui subit une mise en route naturellement chaotique. D’autres lisent entre les lignes, à l’instar du conseiller départemental du Bas-Rhin, Eric Elkouby, qui dénonce « le climat nauséabond et le réveil des populismes » qu’insinue cette requête séparatiste. D’autres clivages apparaissent, mêlant dans un méli-mélo très français, légalistes, débatteurs professionnels, jusqu’au-boutistes, je-m’en-foutistes, jeteurs d’huile sur le feu, optimistes, sans oublier ceux qui supplient qu’on siffle enfin la fin de la récré. Si passionnant soit ce débat, il met en lumière une relative méconnaissance réciproque des uns et des autres. On vit globalement sur des caricatures. Tout ce petit monde semble tout de même s’accorder sur un point : une réforme territoriale menée à la hâte, à la hache, et en dépit du bon sens.


CE QU’ILS EN PENSENT…

ROGER CAYZELLE  Président de l’Institut de la Grande Région  & Ancien président du Conseil Économique Social et Environnementel de Lorraine : 

« UNE IMAGE DYNAMIQUE ET IDENTIFIÉE »

Roger Cayzelle note les points forts de l’Alsace : capacité d’organisation, construction d’une « image dynamique et identifiée »… C’est aussi pour appeler les autres régions à en faire de même. Roger Cayzelle conduit cette idée, quitte à appuyer là où ça fait mal (dans son livre, La Lorraine sans frontières, Indola Éditions) : « Les territoires du Grand Est connaissant la plus forte progression démographique et, dans le même temps, une dynamique en matière de création d’emplois, sont tous, sans exception, situés en Alsace ». Sans sous-estimer les nombreux atouts lorrains – « La Lorraine bouge et se transforme plus qu’il n’y paraît » – ni ignorer les limites du mythe de la toute-puissance alsacienne, il ramène le débat sur le terrain du pragmatisme. Il insiste sur la néc

essité de s’appuyer davantage, y compris pour cimenter la nouvelle région, sur le potentiel économique que représente « un Grand Est au cœur d’une grande région transfrontalière ».

 

ANDRÉE MUNCHENBACH Présidente d’Unser Land, Le Parti Alsacien : 

« COMME LES CORSES »

Andrée Munchenbach revendique un statut particulier pour l’Alsace. « Au même titre que la singularité insulaire de la Corse », elle avance « une singularité rhénane, contribuant à justifier notre revendication en faveur d’une Alsace Collectivité à statut particulier, avec des transferts de compétence de l’État, notamment en matière d’enseignement. Un tel statut est prévu dans l’article 72 de la Constitution ». Les revendications autour de la langue, « vivante, riche et d’une histoire millénaire », représentent l’argument central pour une sortie du Grand Est, soulignant par ailleurs que la perte de cette langue a des incidences sur la puissance économique de l’Alsace et réclamant une « plus grande émancipation des régions, prévue dans les actes fondateurs de l’Europe ».

 

THOMAS RIBOULET Président du Groupe BLE-Lorraine (Bloggers Lorrains Engagés) :

« LES ALSACIENS CRIENT PLUS FORT »

Il voit plutôt d’un bon œil le vœu des Alsaciens de rentrer dans leur giron. Et pour cause, il en rêve aussi pour la Lorraine. L’influence de son groupe ne lui permet pas aujourd’hui de rivaliser avec ses voisins du Parti Alsacien. Toutefois, son organisation se fait davantage entendre et un appel de cent personnalités pour le retour de la région Lorraine est en cours de constitution. Pour Thomas Riboulet, les Lorrains n’ont pas à rougir en matière d’identité, citant l’histoire du duché de Lorraine. Il cible aussi un paradoxe : « L’Alsace se débrouille nettement mieux avec pourtant moins d’atouts que nous, mais ils crient plus fort ».

 

JULIEN VIDAL Fondateur d’un groupe Grand Est sur Facebook :

« UNE MANIPULATION »

Pour Julien Vidal, « ce sondage est une manipulation ». Tout comme l’idée de la perte d’identité : « Ils se drapent dans une Alsace avec un grand A. En fait, ils ont peur de perdre leurs avantages par rapport au Concordat, ils sont sur la défense d’avantages acquis. Ce n’est ni mieux, ni pire, que les cheminots qui défilent ». Autre fausse idée mise en lumière par le Meusien, le rang économique de l’Alsace, même s’il note « une très grande culture entrepreneuriale alsacienne » : « Il faut regarder ça de plus près. L’Alsace est en perte de vitesse et s’il n’y avait pas les emplois transfrontaliers, ils seraient perdus ».

 

ÉRIC ELKOUBY Conseiller départemental du Bas-Rhin :

« TRAVAILLONS ENSEMBLE ! »

Initialement favorable à une grande région Alsace-Lorraine-Territoire de Belfort, l’ancien député est net : « Je n’étais pas favorable à ce découpage mais la loi, c’est la loi ! Quant à l’Alsace et son identité, elle ne l’a pas perdue, tout comme la Lorraine et la Champagne-Ardenne. Arrêtons de nous lamenter sur notre sort, travaillons ensemble et faisons de cette grande région un laboratoire et un champ d’innovation ».

 

HUGUES MAHIEU Conseiller Départemental des Ardennes :

« NOUS, ON A BESOIN DES AUTRES !  »

Franco, l’élu ardennais : « Nous, on a besoin des autres ! Quand on déconne, on dit même qu’on aimerait être rattachés à la Wallonie ! » Les Champardenais se sentent globalement moins concernés par le Grand Est, loin des problèmes alsaciens, s’apparentant à des problèmes de riches quand on aborde les Ardennes « sinistrées ». Si l’actuel découpage n’est pas sa tasse de thé, il milite toutefois pour une logique de solidarité et souligne l’effet charrue avant les bœufs de la réforme : « rien n’a été fait sur l’accumulation des structures. On a des communes asphyxiées et des départements qui n’ont plus les moyens ».

 

ARLETTE ARNAUD-LANDAU Ancienne vice-présidente de la Région Auvergne :

« DU JACOBINISME RÉGIONAL »

En poste au moment de la fusion Rhône-Alpes-Auvergne, Arlette Arnaud-Landau dénonce « un gâchis financier et démocratique » : « La population commençait à peine à identifier les anciennes régions et leurs missions et ces nouvelles régions sont venues comme un cheveu sur la soupe, surtout pour faire plaisir à l’Europe qui demandait des réformes structurelles à la France ». L’élue auvergnate pointe l’absence de réflexion sur l’ensemble du mille-feuille territorial, qui aurait été possible à cette occasion, et sur la taille démesurée des nouvelles régions, « recentralisant les pouvoirs » et rendant difficile l’expression d’identités régionales.

 

GEORGES ROQUES Géographe, co-fondateur du Festival International de Géographie de Saint-Dié :

« UNE LOGIQUE D’ADDITIONS  »

Nous sommes aveuglés en France par la situation allemande et ses länder prétendument plus puissants parce que plus grands. Une analyse tronquée que souligne Jean-Marc Callois, chercheur en économie régionale : « de nombreuses petites régions sont à la fois très dynamiques et très productives ». L’Occitan Georges Roques (qui prépare un livre sur la réforme territoriale) fait le parallèle avec l’Espagne et ses grandes régions, regrettant les comparaisons « qui n’ont aucun sens ». « L’erreur fondamentale de cette réforme est d’avoir été inscrite dans une logique d’additions plutôt que de compréhension des territoires. Les géographes auraient pu être utiles dans ce débat ». Le géographe nous invite aussi à redécouvrir l’histoire… du découpage des régions françaises et notamment l’expérience de Serge Antoine, dans les années 50, qui avait observé, pour définir les cohérences territoriales et communautés de destin, les données du trafic téléphonique entre les villes.