(© A. ADAMS)
Trésor caché de la chanson française, à l’écriture incandescente, Louis Ville livre à chaque album des textes denses et bouleversants qui disent l’amour comme le désespoir, qui crient la rage et la douceur de vivre. Sa musique, aussi affûtée que ses mots, navigue entre blues à vif, musiques du monde, réminiscences rock et vapeurs du jazz. Avec son dernier album, Le Bal des fous, il cogne toujours au cœur, nous consume et nous ravit.

Dès lors que l’on entame un voyage du côté de Louis Ville, il faut se tenir prêt à traverser de véritables tempêtes de mots : l’auteur-compositeur et interprète, sans jamais tomber dans le bavardage ou la logorrhée verbale, fait toujours honneur à cet amour de la langue qu’il entretient depuis ses plus jeunes années, près de Remiremont, lorsqu’il embarque dans le pick-up familial auprès de Led Zeppelin, Iggy Pop, et aussi Brel, Barbara ou Brassens. Depuis Hôtel pourri en 2000, encore habité par la violence d’un esprit du rock lorgnant vers le punk, on reconnaît dans son travail la puissance des mots simples qui touchent toujours en pleines tripes, armes de prédilection des monstres sacrés de la chanson. « Je suis issu d’une culture qui aime la beauté de la langue, travailler les images et les métaphores, explique Louis Ville. Tout en m’essayant au métissage, je donne mes textes en pâture à l’auditeur : il faut qu’il puisse ouvrir lui-même les portes qui se présentent à lui. » Avant de plonger dans le chaudron punk, puis rejoindre la formation Do It de 1990 à 1999, Louis Ville expérimente la fusion du jazz-rock dans un groupe baptisé Images, où il est guitariste. « Les choses monolithiques m’ont toujours insupporté… la vie n’est pas monolithique »« Le jazz a été une école de la douleur pour moi, qui venait du rock, raconte-t-il. J’ai du beaucoup travailler, la musique nécessitait une vraie rigueur. Cela ressort aujourd’hui, de manière très diffuse, dans le placement du chant… ça participe à un débit instinctif fait de bien d’autres choses. » Lui qui lorgne fréquemment du côté des musiques traditionnelles des Balkans, du Maghreb, d’Amérique latine, empruntant au blues ses thèmes et ses figures pour les enraciner dans son propre univers, n’apprécie pas de s’encombrer d’étiquettes fabriquées par les médias ou l’industrie musicale. « Les choses monolithiques m’ont toujours insupporté… la vie n’est pas monolithique, insiste-t-il. En France il existe un vrai sectarisme, et une obsession de la comparaison. Aujourd’hui, je crois en être un peu sorti : on ne parle plus de moi comme d’un ersatz de ceci ou de cela. » Il y a d’ailleurs comme un malentendu à propos de Louis Ville : la langue est brûlante, les tranches de vie découpées au rasoir, il parle d’amour avec le corps, mais il ne serait pas juste de l’enfermer dans cette image de chanteur torturé qui lui colle à la peau. Depuis la rugosité d‘Hôtel pourri, les nuances dans les textes et dans la musique se multiplient, et l’humour est toujours là, en embuscade. « Je sortais de dix ans de rock violent, c’était mon mode d’expression à l’époque, rappelle-t-il. J‘avais encore des démons intérieurs à combattre, et je continue à m’en méfier. Dans mes textes, on peut sentir de la noirceur, mais il n’y a pas que cela. Je chante l’amour, le sexe, le désespoir… tout ce qui fait une vie bien remplie. » « Je chante l’amour, le sexe, le désespoir… tout ce qui fait une vie bien remplie. »Son avant-dernier album, Cinémas, ressemble à un petit plaisir joliment ouvragé : des images de films noirs, de cinéma populaire italien, de la Nouvelle vague ou du western viennent avec les sons. Toute une histoire du 7ème art des années 40 à 70, cette même période qui influence Louis Ville d’un point de vue musical. Un essai maîtrisé, souvent tendre, qui tranche avec la puissance à peine contenue, l’énergie rock et les mots arrachés des précédents Une goutte et À choisir. « Cinémas était une série de clin d’œils, un jeu plutôt qu’un album-concept, quelque chose qui ne se voulait pas du tout intellectuel ou prétentieux, décrit Louis Ville. Je suis allé au bout de cette envie-là, avec ce gros travail sur la post-production. » Louis Ville poursuit son tango effréné avec la vie dans Le Bal des fous (voir ci-dessous), entretenant toujours le feu d’une poésie enlevée et touchante, de murmures en cris, sa voix rugueuse pouvant se faire caresse. Alternative salutaire à une chanson française aseptisée, celui qui a conservé du rock l’intensité, la verve et la crudité et qui se définit davantage comme un artisan que comme un artiste, n’a pas dit son dernier mot : son prochain projet l’a mené à la rencontre des choristes de la Maîtrise de la Loire. Une ouverture vers des horizons musicaux inexplorés, promesse d’introspections nouvelles et, on l’espère, tout aussi brûlantes. 

www.louis-ville.fr


À CORDES ET À CRIS

Louis-Ville-Couv-album (©DR)Le sixième album de Louis Ville, Le Bal des fous, est marqué par une poésie moins brute, qu’il semble ciseler davantage à chaque essai, et par cette alternance de titres furieux et délicats, toujours marqués par une écriture emplie d’images. Après le nostalgique Ma rue, qui ouvre l’album, on peut croiser Le Gros con, celui qui sommeille au fond de nous, des songes habités de héros fragiles, comme dans Dehors, où ils semblent ployer sous le poids du monde, tandis que dans l’épique Nous serons mille, ils pourraient « devenir des dieux ». « Je rappelle qu’il faut rester vigilant, par rapport à soi-même, à ses démons intérieurs, ou face à la violence du monde, explique l’artiste. Je ne dénonce jamais rien de manière frontale ; c’est toujours maladroit. Je ne suis pas un dieu qui regarde le monde d’en haut. »
Ce nouvel opus est signé « Louis Ville et les prédicateurs ». Ceux qui lui soufflent ses textes, ceux qui l’exaspèrent en prêchant une bonne parole à laquelle il ne s’est jamais fié ? Peut-être s’agit-il simplement de ses compagnons de route, le contrebassiste François Pierron et le violoncelliste Pierre Le Bourgeois. Le Bal des fous est le premier album de Louis Ville où seul le son des cordes résonne : une envie, aux côtés de musiciens respectés et chers à son cœur. « François Pierron est très bestial dans son approche, et Pierre Le Bourgeois a une belle intelligence musicale, décrit-t-il. Je n’avais aucune raison de brider les musiciens exceptionnels qui m’accompagnent ici. Leur inventivité, et la richesse harmonique qu’ils apportent, ont été essentielles. »
Comme pour sceller son union avec le blues, il est rejoint par Archie Lee Hooker, croisé dans un tripot entre Meuse et Marne, sur Dawn to dawn, où il s’amuse à pratiquer une écriture qui semble chargée de la poussière du sud étasunien. En dehors de cette escapade, Louis Ville continue à cultiver son blues à lui, celui des bleus au cœur et au bout des doigts. De belles marques, apparues à force de vivre.

Louis Ville et les prédicateurs – Le Bal des fous / Balandras éditions