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Il est heureusement encore des situations où l’approche algorithmique de la réalité ne fait pas tout. Avec la crise des « gilets jaunes », les chantres du pseudo nouveau monde en ont fait l’amère et douloureuse expérience. Parce qu’il faut avoir l’humilité de l’admettre, même si l’on ressentait, depuis des mois maintenant, la montée d’une colère sourde, un peu partout dans le pays, aucun ordinateur, aucune intelligence artificielle n’imaginait qu’un événement aussi insignifiant que la récente hausse du prix de l’essence générerait une telle flambée de violence.

Car c’est d’abord de cela dont il est question dans cette crise sociale : de violence. Celle qui sous-tend désormais la société française dans son entier. Comme si elle était devenue, avec l’inhumanité, incontournable. Une réalité partagée par le plus grand nombre. Presque une plateforme consensuelle, essentielle pour qui veut appâter les médias et singulièrement créer du collectif. Une violence illustrée, de manière extrême, par des scènes insurrectionnelles dans la capitale, mais surtout, dans sa banalisation au quotidien, par des images répétées de « gens » capables de s’insulter et d’en venir aux mains dans les barrages filtrants. Au point qu’une femme a succombé, écrasée par un automobiliste, dès les premières heures de la manifestation. Une femme est morte dans un silence assourdissant ! Cela n’a ni arrêté ni précipité le mouvement. Les sociétés individualistes n’accouchent visiblement pas de martyres. Une mort de plus, dans l’indifférence quasi générale, à inscrire sur la ligne pertes et profits du bilan social de l’entreprise France.

Il fut un temps où ces drames étaient le fruit de la violence du pouvoir. Lorsqu’on n’hésitait pas à tirer à balles réelles sur les insurgés. Quand on matait le peuple en colère dans la force brutale et dans le sang. CommeLa société française a compris que ce qui se joue devant ses yeux, c’est la dure question de la disparition de ses classes moyennes.un certain 6 février 1934, lorsque des manifestations d’anciens-combattants de la guerre 1914-1918 avaient eu lieu sur les Champs-Elysées (déjà !). Les gardes mobiles avaient tiré, faisant vingt morts et quelques deux cents blessés. Il n’en est fort heureusement plus ainsi, tout au moins dans notre pays. Aujourd’hui, c’est le peuple lui-même qu’il faut protéger contre ses propres débordements. Pour éviter le lamentable spectacle de scènes de lynchages indignes et pourtant si révélatrices de la petitesse humaine, les forces de l’ordre assurent, fermement mais pacifiquement, dans des conditions d’extrême difficulté, la sécurité des personnes et des biens. La preuve que les fonctionnaires ont du bon et sont indispensables à la société. Quelle milice privée serait capable d’assurer aussi correctement une telle mission ?

Combien de temps encore durera la fronde ? Impossible à prévoir quand la gouvernance d’une société est depuis trop longtemps prise en étau entre les bonnets rouges et des gilets jaunes. Craignons qu’il ne soit déjà trop tard et que les débouchés à la colère envisagés, n’en suscitent de nouvelles, ailleurs, là où ne les attend pas. Les annonces, au plus haut sommet de l’Etat, de mesures de sortie de crise, ne permettront pas de ressusciter une confiance qui a irrémédiablement disparu. Quel gouvernement sera encore capable d’esquisser des horizons d’espoir quand la seule revendication est de quémander l’accès à la consommation ? La disparition, méticuleusement construite par les gouvernements successifs, des médiateurs traditionnels (partis politiques, syndicats, Eglises, écoles…), ces corps intermédiaires tous bâtisseurs de lien social, se paie cash : il n’y a plus personne pour porter et canaliser les revendications catégorielles ou les luttes de classes. Qui pour les reconstruire ? Plus aucun pouvoir ne dispose d’une martingale raisonnable dans l’infernal monopoly du monde, si ce n’est admettre ou non la dialectique de la rue. La crise des gilets jaunes prouve en tout cas que la société française a compris que ce qui se joue devant ses yeux, c’est la dure question de la disparition de ses classes moyennes.