EDITO-ECO-&-SOCIÉTÉ (© DR)Il faut faire la guerre au terrorisme parce qu’il est meurtrier et véhicule des valeurs sociales délétères. Mais le terrorisme se doit aussi d’être combattu car il constitue une aubaine pour tous les pouvoirs qui saisissent systématiquement cette opportunité pour accroître le champ de leur contrôle sur les individus.

Parce que les États ont comme vocation première de garantir la sécurité et la tranquillité des populations, ils sont légitimes à assumer le monopole de la violence pour faire face à tout danger qui menace le collectif. C’est dans le cadre de cette mécanique infernale, générée par les actions terroristes, que naît la demande de sécurisation que les gouvernants ont beau jeu de chercher à satisfaire par tous les moyens.

Aucune puissance publique ne résiste jamais à cette tentation qui lui permet d’accroître et de légaliser des pratiques jusqu’alors répréhensibles et toujours éthiquement discutables. Les pouvoirs, par essence hégémoniques, Les pouvoirs, par essence hégémoniques, ne rechignent jamais à mieux s’informer et donc à toujours plus surveiller.ne rechignent jamais à mieux s’informer et donc à toujours plus surveiller. Pour qui veut prévenir les débordements individuels ou organisés par une minorité, il faut tout savoir, donc tout voir et tout écouter. La vie privée constitue toujours un danger potentiel pour le corps social en ce qu’il porte en lui les germes de tout ce qui est incontrôlable et imprévisible et qu’il faut s’efforcer de dissoudre dans le concept beaucoup plus flou de liberté publique. C’est pourquoi, si la justice est toujours présentée symboliquement avec les yeux bandés, le Léviathan a, lui, les oreilles et les yeux toujours grands ouverts.

Et c’est ainsi que, de tout temps et sous toutes les latitudes, les gouvernements ont, chaque fois qu’ils ont été confrontés à un danger, développé tout un arsenal législatif autorisant le contrôle des individus sous prétexte de prévention des risques. La prophylaxie est l’arme fatale, admise par le grand nombre, qui permettrait d’éviter la survenue de drames.

C’est dans cet esprit que les Américains ont adopté, moins de deux mois après les attentats du 11 septembre, le Patriot act qui permettait notamment une détention sans limite et sans inculpation de toute personne suspecte de terrorisme. Il en a été de même au Royaume-Uni après la série d’attentats de 2005.

Et voilà que la France enfourche à son tour, avec la même détermination enthousiaste et gourmande, le pur sang d’une loi sur le renseignement. Dans la précipitation évidemment, comme il se doit pour en assurer le caractère le plus intrusif possible et tuer les velléités de débat contradictoire. Car qui oserait critiquer sur le fond un nouveau dispositif qui n’a aucune autre raison affirmée que de protéger ? Dans le contexte d’un pays meurtri par les attentats du mois de janvier, oser chercher dans un projet de loi sur le renseignement, derrière le cadre formel, louable, les intentions réelles des gouvernants, plus coupables elles, c’est pour beaucoup déjà se placer du côté des terroristes. Le débat est dès lors vite clos. Circulez, il n’y a rien à penser ! Il n’est plus temps de penser puisqu’il faut agir et afficher des résultats probants. Le citoyen est en attente. Il faut le satisfaire. Quitte à transformer le fameux « esprit du 11 janvier », cher à François Hollande, en un climat de peur généralisée et à sur-médiatiser les attentats évités.

Et pourtant, on ne peut s’empêcher de penser que ce nouveau cadre légal dissimule un caractère hautement liberticide. Le cœur de la loi sur le renseignement consiste en effet à intercepter de façon indiscriminée les communications de la totalité des citoyens : celles des supposés terroristes mais aussi celles de tout un chacun, parent, ami, connaissance, voisin, de celui ou celle qui est présumé(e) constituer un danger pour la République. Les instances de contrôle telles qu’elles sont prévues dans la loi seront exclusivement des autorités administratives et non des autorités judiciairesUn seuil est désormais franchi et personne ne semble s’en inquiéter. Celui qui va légaliser l’écoute et la surveillance permanentes. C’est de nos jours d’autant plus facile à réaliser que nous laissons tous une empreinte numérique que l’on peut suivre par un simple branchement sur un nœud de connexion informatique. Dans cette pêche au chalut des informations, la question du traitement des données de manière automatisée est posée et tout laisse à penser que se développeront des « algorithmes du crime » qui pourront prévoir les risques possibles et probables d’attentats. Ce scénario de profilage robotisé, digne de Minority report est de moins en moins un fiction. La sécurité supplémentaire que nous allons (peut-être) gagner par l’adoption d’une nouvelle loi sur le renseignement sera assurément sans commune mesure avec la liberté que nous allons devoir abdiquer. A fortiori parce que les instances de contrôle telles qu’elles sont prévues dans la loi seront exclusivement des autorités administratives et non des autorités judiciaires. Le droit au respect de la vie privée est fondamental. Existera-t-il encore avec la nouvelle législation ? On peut en douter et assurément le regretter.