Belfast – 1973 © Droits Réservés

L’histoire de l’Irlande peut se lire à travers deux traditions qui se sont régulièrement opposées. L’une unioniste, prône le rattachement à la Couronne d’Angleterre. L’autre, nationaliste, revendique sa souveraineté pleine et entière. Des approches qui s’articulent, sur fond de querelles entre communautés religieuses, autour d’identités rivales et d’aspirations politiques contradictoires. Autant de racines d’un différend qui a connu des évolutions souvent sanglantes, notamment dans ses manifestations contemporaines en Irlande du Nord.

Les nations sont des corps politiques et des communautés culturelles construites au fil du temps long, dans des trajectoires conditionnées par les soubresauts d’une Histoire particulière. Il en naît un message codé, forme caractéristique d’ADN national, pleinement intégré par la population, fruit d’une construction rétrospective, mais aussi, selon la formule d’Ernest Renan, d’un « consentement actuel ». Au point d’en forger (et parfois d’en figer) l’identité, laissant apparaître la notion, tout à la fois réelle et mythique, de peuple.

L’Irlande s’inscrit résolument dans cette catégorie. Nation construite sur des spiritualités complexes, riche de ses legs, son peuple s’est érigé dans une forme de dialectique permanente entre violence et apaisement, sécession et communion, revendication et répression, occupation et résistance, partition imposée et appétence à l’unification.

Son Histoire contemporaine commence en 1175, avec la première vague de colonisation anglaise, après que la bulle pontificale d’Adrien IV a offert, vingt ans plus tôt, l’Irlande au roi Henri II d’Angleterre. Le geste intéressé d’un souverain pontife d’origine anglaise, cherchant à jeter des ponts entre l’Eglise irlandaise et Rome. L’île, qui vivait jusqu’alors sans avoir connu de véritable trouble, si ce n’est l’invasion de quelques Vikings rapidement intégrés aux 8e et 9e siècles, va en voir son existence bousculée.

De manière progressive et pacifique dans un premier temps. Les « nouveaux anglais »(1), majoritairement issus des Highlands écossais, parviennent en effet rapidement à être assimilés par les populations autochtones. L’Irlande, éclatée en différents comtés, fiers de leurs coutumes et forts d’une culture commune, sait ouvrir les bras à l’altérité. A fortiori à ces colons de culture gaélique identique à la leur. Cela n’est toutefois pas du goût de la Couronne anglaise qui craint que cette assimilation se fasse à son détriment. Un occupant digne de ce nom doit pouvoir imposer son propre système de valeur et marquer son empreinte de manière aussi forte que visible. C’est dans cet esprit, que sont votés les Statuts de Kilkenny  qui légalisent la ségrégation entre les colons et les indigènes. La confiscation des terres est autorisée et permet de créer des colonies de peuplement.

Au cours du 19e siècle, l’opinion protestante va à nouveau changer de camp en basculant vers l’unionisme avec l’Angleterre.Dès lors, la seconde phase de colonisation sera plus violente et plus affirmée. Elle accentue les discriminations économiques mais s’attache surtout à caporaliser les esprits. Seuls les descendants de colons peuvent suivre des études supérieures, accéder aux emplois publics et postuler aux fonctions électives. L’Église anglicane est imposée en 1560. De quoi susciter la coalition de tous les descendants de colons restés fidèles au catholicisme, d’ouvrir une guerre de religion et de faire naitre le sentiment nationaliste.

Un nationalisme très particulier où appartenances nationale et confessionnelle se confondent. Au point de favoriser un processus de « nationalisation des idées confessionnelles et de confessionnalisation des identités nationales »(2). Le pouvoir britannique peut-il comprendre que l’Irlande est une terre de symbole où terre et ciel s’épousent pour former la matrice de tous les combats ?

Cette matrice va engendrer une série de révoltes, soutenues tout d’abord par les descendants des tout premiers colons, de religion catholique, arrivés aux 12e et 13e siècles. Le pouvoir britannique mate sans ménagement ces insurrections et accélère sa politique de colonisation par l’installation de « nouveaux anglais » anglicans et de « nouveaux écossais » presbytériens, dans le comté du nord-est, l’Ulster. Une manière d’asseoir le protestantisme, au moment où celui-ci est en déjà plein essor en Angleterre, avec l’accession au trône de Guillaume d’Orange et la colonisation sanglante de l’Irlande menée par Cromwell dont la haine des Catholiques est connue.

Les Protestants sont si nombreux qu’ils se posent de plus en plus nettement en seuls « vrais » Irlandais, face aux Catholiques qui n’ont pas d’existence juridique. Ne supportant plus l’état de dépendance de l’Irlande par rapport à l’Angleterre, ils réclament l’instauration d’une république autonome et expriment, à la fin du 18e siècle, leur nationalisme à travers la création d’une milice locale, les « Volontaires irlandais », et la Société des Irlandais-Unis qui réclament l’émancipation des Catholiques. Ils recrutent jusqu’à 300 000 adhérents.

Et pourtant, au cours du 19e siècle, l’opinion protestante va à nouveau changer de camp en basculant vers l’unionisme avec l’Angleterre. Une conséquence directe du développement du courant évangélique opposé à l’émancipation catholique, dont la violence du prosélytisme mené vis à vis des masses catholiques a eu l’effet inverse à l’objectif attendu. Décidément, qu’ils soient protestants ou catholiques, les Irlandais ont tous la nuque raide et n’entendent pas se laisser dicter leur conduite. Désormais les nationalistes des deux clans vont s’acharner à dénier la qualité d’Irlandais au clan opposé.

Les élections législatives de 1885 donnent la majorité aux nationalistes. Le Home Rule(3) est obtenu mais n’est pas mis en application du fait de l’opposition de la Chambre des lords. De quoi susciter l’ire de la frange la plus extrême des nationalistes qui déclenche, à Pâques 1916, une insurrection tuée dans l’œuf. Mais le processus est enclenché qui va donner naissance à l’Irish Republican Army(4), contre laquelle le Cabinet Lloyd George va mener une véritable guerre de 1919 à 1921.

À l’issue de celle-ci, le gouvernement britannique décide la partition de l’île. La plus grande partie de l’Irlande devient une sorte de dominion(5), « l’État libre d’Irlande », tandis que les comtés anglicans du Nord-Est, Ulster, restent partie intégrante du Royaume-Uni. Mais, à la suite de l’abdication d’Edouard VIII, la Grande-Bretagne reconnaît, en décembre 1937, la constitution de l’Irlande républicaine qui, tout en restant membre du Commonwealth(6), se trouve dès cette date à peu près totalement indépendante

C’est la victoire des travaillistes aux élections de 1997 qui va débloquer une situation que l’on pensait irrémédiablement figée dans la violence.Mais cela est insuffisant pour mettre un terme à la question irlandaise. La partition de l’île n’a pas été sans semer le trouble en Irlande du Nord. En réponse, celle-ci se dote du Special Powers Act, une loi d’exception qui confère des pouvoirs quasi absolus au ministre de l’Intérieur et l’autorise à mener une politique répressive contre les Catholiques. Victimes de discriminations en matière de logement et d’emplois, ils sont par ailleurs sous représentés politiquement du fait d’un système électoral qui privilégie les Protestants. Abandonnés par l’Irlande du Sud, elle-même en proie à des problèmes internes, il ne reste aux catholiques nord-irlandais que la voie de la révolte pour s’exprimer. À travers des marches pacifiques, comme celles de l’année 1968, qui seront sévèrement réprimées par le pouvoir protestant.

C’est le point de départ des « Troubles » qui vont agiter l’Irlande du Nord pendant trois décennies. Une véritable guerre civile va déchirer le pays, légitimant l’envoi de troupes britanniques. Les luttes intestines au camp républicain suscitent, dans la branche armée, la création de l’IRA « provisoire » en opposition à l’IRA, jugée trop molle et, dans la branche politique du Sinn Fein, des « Officiels » et des « Provisoires ». Tous se disputent le contrôle des quartiers catholiques des grandes villes et soutiennent les groupes d’auto-défense.

Dans ce contexte, les troupes britanniques représentent, aux yeux des Catholiques, une force de répression supplémentaire qui les pousse dans les bras de l’IRA aux fins de revendiquer la réunification de l’Irlande. Se développe alors une véritable guérilla urbaine dans les grandes villes. Le 30 janvier 1972, à Londonderry, les parachutistes anglais tirent sur des manifestants, tuant treize d’entre eux. Ce « Bloody Sunday » restera à jamais dans l’Histoire et les mémoires et constitue un tournant dans le conflit. Désormais les regards du monde entier seront braqués sur l’île, contraignant le gouvernement britannique à édicter le Direct Rule, qui lui permet de prendre en main l’administration de l’Irlande du Nord.

Ce ne sera qu’une courte trêve avant une nouvelle flambée de violence durant l’été 1972. Des bombes explosent dans le centre de Belfast, faisant une dizaine de victimes. L’Irlande du Nord poursuit sa longue descente aux enfers de la guerre fratricide : en 1979, Lord Mountbatten, dernier vice-roi des Indes, est assassiné par l’IRA et des attentats ensanglantent le cœur de l’Angleterre. Le Premier ministre, Margaret Thatcher, échappe à l’un d’eux. L’escalade de la violence se poursuit avec l’envoi de troupes supplémentaires (jusqu’à 21 000 hommes). La décision est prise de retirer leur statut de prisonniers politiques aux membres de l’IRA, les ravalant au rang de prisonniers de droit commun. La mort emblématique de l’un d’entre eux, Bobby Sands, des suites d’une grève de la faim et de l’intransigeance de Margaret Thatcher va néanmoins obliger Londres à rechercher une issue politique à un conflit qui n’a déjà fait que trop de victimes.

C’est la victoire des travaillistes aux élections de 1997 qui va débloquer une situation que l’on pensait irrémédiablement figée dans la violence. Le nouveau Premier ministre, Tony Blair, se rapproche du Sinn Fein et signe « l’Accord du Vendredi saint ». L’Irlande du Nord y gagne une relative autonomie et l’IRA s’engage à accepter un cessez-le-feu. L’accord est ratifié par référendum quelques semaines plus tard. Un processus de paix est enclenché qui va néanmoins achopper sur la question du désarmement des groupes paramilitaires. Il ne faudra pas moins de trois démantèlements de l’arsenal de l’IRA pour qu’en 2005 l’IRA accepte définitivement de mettre fin à la lutte armée.

Avec la nomination, le 8 mai 2007 de Ian Paisley comme Premier ministre et celle de Martin McGuinness, le numéro 2 du Sinn Fein, comme vice-Premier ministre, s’achève enfin la page la plus sanglante de l’Histoire irlandaise, commencée plusieurs siècles plus tôt. Définitivement, il faut l’espérer. À moins que le Brexit ne la réveille.

(1) C’est ainsi que l’on nommait les colons britanniques
(2) L’expression est de Thierry Mudry, spécialiste de la « géopolitique des conflits religieux » à l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence
(3) Le Home Rule est le projet visant à donner une autonomie interne à l’Irlande, tout en restant sous la tutelle de la couronne britannique.
(4) L’armée républicaine irlandaise
(5) Nom donné avant 1947 à divers Etats indépendants du Commonwealth unis à la Couronne
(6) Commonwealth : ensemble des territoires unis par une commune allégeance à la couronne britannique ou par la reconnaissance du souverain de Grande-Bretagne en sa qualité de chef du Commonwealth

DANS LA LITTÉRATURE ET AU CINÉMA

Le vent se lève de Ken Loach (2006)

La culture reste définitivement la meilleure voie d’accès à la connaissance d’un pays et de son histoire. L’Irlande n’échappe pas à cette vérité simple. Rien de tel que la littérature ou le cinéma pour refléter le fort caractère de cette autre « île entourée d’eau de toutes parts ». La période estivale est peut-être l’occasion de découvrir (ou redécouvrir) quelques classiques du genre tels que :

– Les voyages de Gulliver de Jonathan Swift, chef d’œuvre de la satire politique et sociale à l’esprit tellement subversif qu’il fallut attendre une quinzaine d’année pour que sa version complète fut autorisée

– Le vicaire de Wakefield d’Oliver Goldsmith

– Crépuscule celtique du poète et dramaturge William Butler Yeats, chantre du nationalisme irlandais

– Ulysse  du romancier et poète James Joyce

– En attendant Godot de l’écrivain, poète et dramaturge, Samuel Beckett

– The dark de John McGahern

– Lettres à un jeune auteur de Colum McCann

– L’homme d’Aran, film documentaire britannique réalisé par Robert Flaherty, sorti en 1934

– Le vent se lève de Ken Loach qui retrace la guerre d’indépendance (1919-1921) et la guerre civile qui y fit suite (1922-1923) et relate histoire d’un petit groupe d’activistes de l’Armée républicaine irlandaise, en particulier de deux frères, d’abord unis contre l’occupant britannique et qui se déchirent ensuite.

– Au nom du père de Jim Sheridan chronique d’une erreur judiciaire prétexte à une critique du fonctionnement de l’institution judiciaire britannique

– Bloody Sunday de Paul Greengrass relatant les événements survenus le 30 janvier 1972 à Londonderry

– 71 de Yann Demange, l’histoire d’un militaire britannique envoyé à Belfast au moment des Troubles

Et bien sûr l’intégralité de l’œuvre du grand Oscar Wilde !