© Entrée de Charles VIII dans Florence / Droits réservés

L’extrême fin du 15e et le début du 16e siècle coïncident avec un messianisme et un universalisme particuliers de la culture européenne. Au moment où certaines nations découvrent de nouveaux mondes, le Royaume de France part à la conquête de l’Italie. La péninsule est, à cette époque, un des lieux de la lutte pour l’hégémonie européenne. Du 2 septembre 1494 au 3 avril 1559 vont se dérouler les guerres d’Italie.

Marignan ? 1515 ! Une répartie de nature pavlovienne, à une question qui relève d’un court moment du roman national. Une réponse ancrée dans les mémoires des plus ignares, s’imposant à l’esprit, comme les tables de multiplication lorsqu’elles sont parfaitement assimilées. Un événement de l’Histoire de France, inscrit dans le rêve particulier d’un moment éponyme de la Nation française.

Mais qui se souvient encore que cette bataille a opposé les Suisses aux Français et qu’elle n’a été qu’un épisode parmi d’autres d’une série d’affrontements ? Une bataille célèbre, sans véritable intérêt stratégique, qui s’enchâsse pourtant dans un ensemble bien plus large qui va occuper une grande partie du 16e siècle européen : les guerres d’Italie. De la première d’entre elles, celle du 2 septembre 1494, au dernier affrontement qui s’est conclu par le Traité de Cateau-Cambrésis, le 3 avril 1559.

Une succession d’affrontements qui se situe au moment où l’ennemi intérieur, incarné par les grands féodaux, est maitrisé et l’ennemi héréditaire apaisé. La guerre de succession de Bretagne s’achève par le mariage, le 6 décembre 1491, du roi avec Anne de Bretagne, favorisant ainsi, le rattachement du puissant duché, à la couronne de France. La paix extérieure s’affirme aux frontières stratégiques par différents traités, à l’est(1), à l’ouest(2) et au sud-ouest(3) . La matrice est prête pour que pût se révéler, certes sans le mesurer complètement, ni en avoir pleine conscience, la gésine d’un monde nouveau.

Charles VIII, qui se sent un dessein messianique et un destin personnel, va user de « l’exutoire péninsulaire(4) » pour exprimer ses ambitions. À seulement 24 ans, il rêve de grandeur personnelle et de « précipiter le retour du Christ sur terre(5) » . Le champ de bataille de l’Italie répond, de ce point de vue, de manière admirable à son triple objectif : ne pas se laisser encercler aux frontières, dominer l’Europe à partir de la Méditerranée et s’ouvrir la voie vers Jérusalem.

Rien n’est inaccessible à un souverain qui est à la tête d’une armée puissante et pour lequel l’Italie constitue une proie de choix. Elle est, en effet, la région d’Europe la plus prospère et la plus urbanisée. Ses attraits culturels et sa richesse attisent les convoitises. A fortiori, parce que le roi de France se sent légitime à intervenir, en sa qualité d’héritier de laChaque fois, le rêve italien se transforme en un nouveau cauchemar.Maison d’Anjou, jadis possesseur du Royaume de Naples.

C’est en tout cas sous ce faux nez et avec ce vrai prétexte qu’il fait main basse sur le royaume napolitain. Sans difficulté, car la force est de son côté : 30 000 hommes en arme, une artillerie puissante « et une flotte permanente qu’aucun Etat n’avait réussi à mobiliser, sinon l’Empire ottoman(6)». Un désir et des moyens de puissance qui permettent à Charles VIII d’arriver à ses fins sans presque livrer bataille et à se proclamer roi de Naples et de Jérusalem, affichant ainsi clairement les ambitions de ce dernier de lever une nouvelle croisade et de donner une dimension mondiale à ce qu’il est convenu d’appeler « l’entreprise d’Italie ». Partout il est accueilli en triomphateur, parvenant à chasser les Médicis de Florence et s’imposant à Rome avec l’assentiment d’un pape aux mœurs dissolues et aux pratiques plus que douteuses, Alexandre VI.

Mais la victoire est de courte durée, car une alliance antifrançaise s’installe rapidement et affiche sa volonté de bouter Charles VIII hors d’Italie. Pour les populations autochtones, les Français apparaissent comme des barbares cruels qui viennent fouler au pied l’italianité et la délicatesse spirituelle et artistique de son identité. Une forme de choc des civilisations mâtinée de choc de deux âges.

L’armée du roi de France est harcelée tout au long du chemin du retour. Elle doit notamment en découdre à Fornoue, le 6 juillet 1495, dans un affrontement, particulièrement meurtrier cette fois, au cours duquel les troupes françaises sont défaites, mais parviennent néanmoins à battre en retraite. La première phase des guerres d’Italie se termine par ce bilan en demi-teinte.

Cela ne freine nullement les ardeurs des successeurs de Charles VIII, décédé stupidement à 28 ans, le 7 avril 1498, en heurtant du front un linteau de son château d’Amboise. Tour à tour, Louis XII puis François 1er, épousent l’obsession de leur prédécesseur et reprennent à leur compte ses revendications, avec les mêmes ambitions chevaleresques et les mêmes aspirations à une monarchie universelle, héritées de l’époque médiévale. Ils lèvent des armées plus nombreuses encore(7). À leur tour, ils cherchent, chacun à leur manière, à imposer leur vision hégémonique sur toute la péninsule, par la prise de possession de Naples et de Milan notamment.

Mais chaque fois, le rêve italien se transforme en un nouveau cauchemar. Car, systématiquement, les assauts menés, viennent, un peu plus, nourrir le sentiment antifrançais. Les souverains successifs doivent, invariablement, faire face aux mêmes contractions spasmodiques contre lesquels ils sont impuissants. Le nombre ne semble pas peser face à la détermination de la coalition italienne et surtout des redoutables fantassins suisses, craints de tous depuis leurs victoires sur Charles le Téméraire en 1477, Maximilien 1er empereur du Saint-Empire en 1499 et Louis XII en 1513. Et même lorsque la puissance armée s’impose comme ce fut le cas à Marignan, les bénéfices des victoires font long feu.

Et par une forme d’ironie toute particulière, alors même que le royaume de France voulait apporter à l’Europe et au monde ses valeurs universelles, les guerres d’Italie vont diffuser en France la culture du Quattrocento(8) et permettre l’éclosion de ce que Michelet a appelé la « Renaissance ». Les guerres menées par les différents rois de France, auront-elles, au moins, eu le mérite d’ouvrir les souverains à un raffinement culturel découvert au-delà de la chaîne des Alpes pour le transposer en France.

(1) Traité de Senlis avec l’empereur Maximilien d’Autriche
(2) Traité d’Etaples avec Henri VII d’Angleterre
(3) Traité de Barcelone avec Ferdinand II d’Aragon
(4) L’expression est d’Emmanuel Le Roy Ladurie
(5) In Histoire de mondiale de la France – 1494 : Charles VIII descend en Italie et rate le monde – page 247
(6) Ibid page 250 – article de Patrick Boucheron
(7) Celle de François 1er comptera jusqu’à 45 000 hommes, composée notamment de mercenaires allemands et gascons.
(8) Nom donné au 15e siècle italien, se caractérisant par la Première Renaissance – quattrocento est la contraction de millequattrocento, signifiant 1400 en langue italienne

Marignan et le chevalier Bayard

© Le roi de France François Ier fait chevalier par Bayard à Marignan en septembre 1515. Illustration par Job extraite de l’ouvrage Petite Histoire de France de Jacques Bainville, 1930

Parmi les onze guerres d’Italie, il en est une qui a laissé des traces dans toutes les mémoires : Marignan, 1515. À tel point que la chanteuse Annie Cordy en avait fait, à la fin des années soixante-dix, le thème d’une chanson humoristique, mettant l’accent sur l’intérêt mnémotechnique d’une telle date et sur les principaux protagonistes de la grande victoire française sur les troupes italo-suisses. Il y est question notamment du chevalier Pierre Terrail de Bayard (1475 ou 1476-1524). Celui que les livres d’histoire qualifiaient naguère, dans un libellé parfaitement adapté au roman national, de chevalier sans peur et sans reproche(9). Une formule qui n’est cependant pas qu’une légende, lorsqu’on détaille les exploits guerriers de l’intéressé. L’homme semble, en effet, réunir sur sa seule personnalité, toutes les qualités de la chevalerie : bravoure, dévouement, sens du sacrifice, courage et bien évidemment piété. Une de ses devises est éclairante : Accipit ut det : il reçoit pour donner. Tout un programme pour un combattant hors pair, qui s’est illustré très tôt. Notamment en 1503, au pont de Garigliano, face aux Espagnols lorsqu’il parvient, à lui seul, de couvrir la retraite de ses troupes. On comprend qu’il soit très rapidement devenu le « bras armé » des souverains et notamment de François 1er. Au moment de la belle victoire française de Marignan, ce dernier se serait agenouillé devant le lieutenant-général de ses armées, le chevalier Bayard, pour se faire adouber. Une belle façon pour le jeune monarque de vingt et un ans, de construire l’image d’un roi combattant, toujours prêt à en découdre sur les champs de bataille. Bref, une belle « opération de com’ » qui fonctionne aujourd’hui encore !

(9) On doit la formule à Jacques de Mailles, un des compagnons d’armes du chevalier Bayard, dans son écrit, la  Très joyeuse et très plaisante histoire du gentil seigneur de Bayart, le bon chevalier sans peur et sans reproche.


Propagation de la syphilis

Les guerres et les grandes expéditions, qu’elles soient terrestres ou maritimes, apportent parfois des désagréments inattendus, qui dépassent largement les effets premiers des conflagrations armées. Il en est ainsi, à la charnière des 15e et 16e siècles, d’une conséquence des guerres d’Italie et de la découverte de l’Amérique : la syphilis. Contractée par quelques soldats de l’armée du roi de France, ce mal allait se répandre dans l’Europe entière et constituer, par ailleurs, une des premières conséquences bactériologiques de la mondialisation naissante. En effet, les marins de Christophe Colomb rapportèrent du « Nouveau Monde », à leur corps défendant si l’on peut dire, une forme particulièrement virulente de la bactérie. Une maladie grave, sexuellement transmissible, qui fera des ravages pendant près de cinq cents ans. Une pathologie qualifiée tour à tour de Franzosenkrankheit (maladie des Français), de mal napolitain ou de mal des Anglais. Chacun choisira la version qui lui semble la plus appropriée…

 

 

 

 


Machiavélique Machiavel ? Certainement pas !

Machiavel © Droits Réservés

Si l’adjectif qualificatif, machiavélique, a bien été construit à partir du nom de l’auteur du Prince, Nicolas Machiavel (1469-1527), contemporain des guerres d’Italie, le sens qui lui est réservé relève de l’abus de langage. Il désigne toute pratique politique cynique, fondée sur le fait que morale et politique n’ont rien de commun et que le seul critère de la politique est la réussite. Pourtant l’œuvre de Machiavel a un tout autre sens. L’affirmation selon laquelle morale et politique sont séparées, signifie non pas que le politique est sans normes et sans lois, mais qu’il est un lieu autonome qui ne doit être rapporté qu’à lui-même. C’est à dire à sa propre norme et non pas à un ordre extérieur, en l’occurrence l’ordre théologique. Au sens propre, le machiavélisme signifie donc le refus de toute transcendance à laquelle référer le politique et la croyance que l’ordre fondamental des hommes, leur réalité profonde, c’est l’ordre politique.