De gauche à droite : Jean-Michel Décugis, Pauline Guéna, Marc Leplongeon. © Guillaume Binet – MYOP

par Sylvain Villaume

Dans La Poudrière, paru chez Grasset, Jean-Michel Décugis, Pauline Guéna et Marc Leplongeon enquêtent sur les groupuscules de l’ultra-droite française. Portraits (glaçants) de militants, récit (documenté) des thèses dont la fachosphère se nourrit grassement, démonstration (chronologique) de la réalité d’un combat : la République serait-elle en danger ?

Combien sont-ils ? Quelques milliers, entre 2 500 et 3 500, selon un recensement des Renseignements généraux, qui remonte à 2004. Depuis, rien n’atteste d’une augmentation significative des effectifs. Dans un pays de 67 millions d’habitants, c’est peu. Et puis, les militants de l’ultra-droite française sont divisés en plusieurs chapelles et, parfois, se vouent entre eux une haine certes variable, mais têtue. Identitaires, skinhead, ultranationalistes, néonazis, hooligans… La droite radicale, combien de divisions ? Au fond, tout au fond à droite de l’échiquier politique, la fachosphère pour la résumer en un seul mot épouse des thèses racistes, xénophobes, violentes, proprement effrayantes. Mais elle est groupusculaire, morcelée, et peu nombreuse. Et alors ? « Les révolutions sont parfois le fait de minorités. Et l’ultra-droite, au chevet d’une société à vif, l’ausculte, attentive et concernée, pressée de deviner les signes annonçant que le grand jour est enfin là – celui qui verra la fin de la République », écrivent Jean-Michel Décugis, Pauline Guéna et Marc Leplongeon dans les premières pages de La Poudrière, le livre paru chez Grasset que le grand reporter au Parisien, la romancière et le journaliste du Point consacre aux tenants d’une certaine idée de la f(r)ange.

Il est vrai que pour donner corps à cet avant-propos, au titre du bouquin et à un texte en quatrième de couverture qui ne lésine pas sur la portée de l’enjeu (« L’ultra-droite devient menaçante, prête à passer à l’action. Son objectif : allumer la mèche qui fera exploser la poudrière »), les auteurs dressent des portraits sans équivoque des militants qu’ils ont pu rencontrer, et tous manifestent une détermination froide, une haine totale, des obsessions inconditionnelles autour du triptyque mosquées, port du voile, kebabs. Car il est une évolution incontestable, analysé ici avec une précision chirurgicale : les thèses et la rhétorique de figures telles que Renaud Camus ou plus encore Eric Zemmour ont désormais infusé bien au-delà des rangs clairsemés de l’ultra-droite, la théorie « grand remplacement » a convaincu bien des électeurs du RN (ex-FN) et de la droite nationale. D’ailleurs, la porosité n’est pas qu’idéologique. « Pensé comme un Greenpeace de l’anti-immigration, Génération Identitaire sert de vivier de recrutement au RN et certains identitaires sont devenus assistants parlementaires ou travaillent dans des mairies frontistes, comme à Fréjus, Beaucaire ou Béziers », souligne le livre.

Mais le danger le plus imprévisible est peut-être à déduire du récit factuel d’événements qui, ces dernières années, médiatisés ou passés inaperçus, éloquents ou d’apparence anodine, fourniraient les indices d’une pénétration de la menace dans des mouvements de contestation protéiformes. L’exemple le plus emblématique, loin d’être isolé cependant, reste sans doute celui des Gilets jaunes, édifiant dès les prémices des manifestations : « Sur les sites internet de l’extrême droite, on se frotte les mains, rapporte l’enquête de Décugis, Guéna et Leplongeon. Le poujadisme du mouvement – trop de taxes écrasent les petites gens – est plus que RN-compatible. C’est peut-être le moment qu’ils attendaient, un nouveau combat fédérateur, après celui de la Manif pour tous. » Une mécanique redoutable se met alors en place. Jusqu’où cela peut-il aller ? Une opération organisée que les services de sécurité ne parviendraient pas à déjouer ? Ou l’acte imprévisible d’un « loup solitaire » ? Un haut-responsable du renseignement français interrogé par les auteurs a son idée : « Les paramilitaires sont largement en déclin, les néonazis, on les voit beaucoup moins qu’avant. Les identitaires et les ultranationalistes sont suivis. Mais les néopopulistes, ce sont eux qui nous préoccupent le plus. C’est un péril, une menace sous-évaluée par les pouvoirs publics. Ce sont souvent de petits groupuscules au sein d’associations déjà constituées et connues. Sauf qu’eux veulent passer à l’action. »

La Poudrière livre

La Poudrière,

de Jean-Michel Décugis, Pauline Guéna, Marc Leplongeon

Editions Grasset, 240 pages, 19 euros

www.grasset.fr