© Soumission de l’Emperueur Frédéric Ier Barberousse au Pape Alexandre III en 1177 à Venise / Droits réservés

Depuis la fin de l’Empire romain d’Occident qui avait fait du christianisme la religion officielle, la question de la relation entre le pouvoir politique et l’Église de Rome s’est, à maintes reprises, posée avec acuité. Tranchée au profit du Pape par le Concordat de Worms de 1122, après « la querelle des Investitures » des évêques qui a secoué l’Occident à partir de 1075, un soubresaut de l’Histoire fait rebondir le conflit, à travers « la lutte du Sacerdoce et de l’Empire » conduite par l’Empereur Frédéric 1er Barberousse.

Pour qui ne la connaît pas ou, pis, cultive à son sujet des a priori, l’Église catholique apparaît comme une institution immobile et arc-bouté sur son dogme initial. Une approche sur les temps longs, celle qui permet d’élargir l’horizon, offre au regard individuel une toute autre vision, celle d’une structure humaine capable d’évolution, notamment lorsque son unité ou son influence pourraient être mises à mal.

Conformément au principe qui veut que là où règne la confusion Dieu ne peut habiter, l’Église sait s’adapter et a démontré, à travers les siècles, son aptitude à interpréter les enseignements nouveaux « en cohérence avec l’enseignement qui précède »1. Il y a de ce point de vue toujours eu dans l’Église catholique une herméneutique de la réforme en vue de l’unité, conformément à l’exhorte du crucifié à Saint François d’Assise : « va et répare mon Église en ruine ».

Dans cette dialectique subtile et délicate entre mouvement et équilibre, entre maintien de la tradition et adaptation à la modernité propre à chaque époque, ces moments de réformes ont toujours eu un impact sur le siècle. Notamment, parce qu’en Europe, les mouvements de l’Église ont épousé ceux d’une société dont elle procédait tout en la construisant.

Au tournant de l’An Mil, une réforme s’était déjà amorcée, nourrie par le dessein de hiérarchiser les domaines spirituel et temporel, par l’introduction de nouveautés radicales dans les modalités de l’investiture aux charges ecclésiastiques, provoquant ainsi un conflit violent entre la Papauté et le Saint-Empire romain germanique, au moment de « la querelle des Investitures »2.

Initiée par le pape, Léon IX 3, et poursuivie par Grégoire VII 4, dans un prodigieux bras de fer engagé avec le Saint-Empire romain germanique conduit par l’empereur Henri IV, la rivalité s’était conclue par le Concordat de Worms de 1122, permettant de soustraire le Pape à la tutelle impériale, marquant dans le même temps la défaite de l’Empire.

Sans vraiment l’avoir recherché, l’émergence d’un pouvoir résolument laïc s’impose alors en Occident. L’on pense la question tranchée et le césaro-papisme définitivement enterré. Mais c’est sans compter avec un de ces rebonds dont l’histoire des hommes a le secret.

En effet, l’an 1154 marque le début d’un autre épisode des relations conflictuelles du sabre et du goupillon, la « lutte du Sacerdoce et de l’Empire ». Elle oppose une fois de plus l’autorité pontificale (le Sacerdoce) aux empereurs. La Papauté, incarnée successivement par Alexandre III, Innocent III, Grégoire IX et Innocent IV, estime disposer, de par la puissance divine, du droit d’investir et de déposer les empereurs. Au contraire, les empereurs, en l’occurrence Frédéric 1er Barberousse et son petit-fils Frédéric II, se considèrent comme les héritiers des empereurs romains et carolingiens et prétendent à ce titre à l’Empire universel et donc à la domination de l’Italie où se trouve Rome. Deux approches politiques radicalement différentes et totalement inconciliables qui vont obliger les protagonistes à user de toutes les ruses et de tous les rapports de force pour faire triompher leur cause.

L’ambitieux empereur Frédéric 1er Barberousse, entend bien rétablir l’autorité impériale qui a été fortement ébranlée. Ce membre de la famille des Hohenstaufen, construit sa monarchie selon le plus pur modèle féodal, exaltant la mémoire de Charlemagne et permettant à chacun de ses vassaux d’y tenir sa place. Ceux à qui il confie la gestion de son royaume savent qu’ils lui sont totalement redevables. Méticuleusement, il étend les domaines qui sont soumis à son influence. Une politique néanmoins fort coûteuse, qui le contraint à trouver de l’argent, en Italie notamment.

Mais les villes de la péninsule ne l’entendent pas de cette oreille. Elles résistent, malgré les assauts dont elles sont l’objet et la force de la répression qui s’abat sur elles. En réaction à la destruction de Milan, en 1162, plusieurs villes s’allient pour former la Ligue des cités lombardes et se placent sous la protection du pape Alexandre III. C’est toutefois insuffisant pour empêcher l’Empereur d’ambitionner de marcher sur Rome, afin de destituer le Pape et installer sur le trône de Saint-Pierre l’antipape qui le soutient. Il faut une épidémie de peste pour contraindre l’expédition guerrière à faire marche arrière et obliger l’Empereur à emprunter la voie diplomatique.

En 1177, il rencontre donc le Pape à Venise et accepte de se prosterner devant lui. Une humiliation apparemment suffisante pour que le souverain pontife tolère une coopération des deux pouvoirs, temporel et spirituel, bénisse un accord avec les villes d’Italie et surtout lève l’excommunication de l’Empereur. Une opération qui se révèle payante pour ce dernier qui étend son contrôle sur l’Italie. En fin stratège, il marie son fils avec l’héritière du royaume normand de Sicile, permettant ainsi la mise en place d’une stratégie d’encerclement du Pape. Un fils, Henri VI, qui, à la mort de son père, lors de la troisième Croisade, ne va pas hésiter à poursuivre le conflit engagé avec la Papauté, notamment en refusant de prêter le serment de vassalité en usage vis à vis du Saint-Père.

La relation va cependant prendre une nouvelle tournure avec l’accession du pape Innocent III au trône de Saint-Pierre. Si le pontife s’inscrit dans la filiation de ses prédécesseurs, il limite toutefois ses champs d’intervention dans la sphère temporelle. En revanche, il joue habilement sur les rivalités entre la maison des Hohenstaufen et les Welfs (Guelfes) qui toutes deux se disputent la succession au trône.

Contre toute attente, son choix se porte sur Frédéric II, homme au charisme et aux qualités unanimement reconnus qui ne tarde pas à entrer en conflit avec la Papauté. La lutte est féroce, mais, au final, remportée par le Pape suite à la mort prématurée de Frédéric II en 1250. L’Empire est cette fois définitivement vaincu car aucun des successeurs au trône de l’Empereur n’aura l’équation personnelle et le talent suffisants pour affirmer une quelconque suprématie sur l’Europe.

L’Empereur n’est désormais plus que le souverain d’un état réduit aux pays germaniques. Le terme d’empire n’ayant plus de signification universelle, un éventuel arbitrage par le Saint-Père n’a plus l’intérêt qu’on lui prêtait par le passé. D’une certaine façon, la victoire du pape entérine sa propre perte d’influence sur le monde. Une forme de victoire à la Pyrrhus…

(1) L’expression est utilisée par le cardinal Robert Sarah dans son ouvrage d’entretien avec Nicolas Diat intitulé Le Soir approche et déjà le jour baisse – Editions Fayard – Mars 2019
(2)Cf « L’Estrade – septembre 2017
(3) Pape de 1049 à 1054
(4) Pape de 1073 à 1085

Un inédit de Gustave Flaubert

Si beaucoup sont familiers de l’écrivain français né à Rouen en 1821, Gustave Flaubert, dont la plume talentueuse a croqué le dix-neuvième siècle, à travers des œuvres intemporelles comme Madame Bovary ou L’éducation sentimentale, peu savent en revanche que l’intéressé a également écrit un ouvrage intitulé Lutte du Sacerdoce et de l’Empire. L’auteur n’avait que seize ans et s’apprêtait à entrer en seconde, lorsqu’il a rédigé, pendant ses vacances estivales, cette « esquisse historique » dans laquelle il traite de l’histoire du déclin de la féodalité et des rapports entre l’Église et le pouvoir en Allemagne et en Italie. À découvrir ou redécouvrir par tous les amateurs d’histoire et de littérature.


Le rocher de Dabo

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En ces périodes où le tourisme de proximité est de mise, on ne peut qu’inviter les Mosellanes et les Mosellans à faire un petit détour par le territoire de Sarrebourg et visiter le rocher de Dabo, vieux de 200 millions d’années. Outre la caractéristique du lieu qui permet de dominer le plateau lorrain et d’avoir une vue panoramique qui donne à distinguer la ligne bleue des Vosges, chacun pourra laisser son imaginaire vagabonder au milieu des légendes de trésors cachés. L’occasion également de visiter, au sommet du rocher qui culmine à 647 mètres, la chapelle qui a été dédiée à Léon IX, le premier pape à avoir ouvert la « querelle des Investitures », dont le règlement a profondément bouleversé l’Occident.