© Illustration : Philippe Lorin

Depuis 38 ans, il porte avec élégance le pull-over fin et le titre d’«ex». Depuis le 21 mai 1981 et sa sortie de l’Élysée, à pied et sous les vivats et sifflets mêlés. Valéry Giscard d’Estaing aura cent ans dans un septennat, et toujours aucun signe de ramollissement, aucune gaffe à se faire pardonner pour fait d’âge canonique. Aujourd’hui, l’ancien président de la République (1974-1981) parle peu, parle clair, parle d’Europe et encore d’Europe. Son long parcours l’a souvent conduit en Lorraine. Une région où il récoltait des appuis, ou des revers, expédiait des missionnaires. VGE s’entourait de personnalités souvent hors-normes, dont le maire de Metz Raymond Mondon, le député de Nancy Jean-Jacques Servan-Schreiber, le maire de Verdun André Beauguitte ou le ministre et conseiller général des Vosges Lionel Stoléru.

De Valéry Giscard d’Estaing, on retiendra sans doute d’abord son combat, incessant, sincère, pour l’Europe, l’un des rares combats qui l’extraient encore de son silence et de son hôtel particulier parisien. L’histoire dira peut-être qu’il fut victime d’une injustice. Ou qu’il était un paradoxe, un fascinant sujet d’étude en science politique, un homme blessé et éternellement sur le retour, un grand bourgeois hautain. Les mesquins résumeront sa carrière d’un « comme c’est ballot ». Car Valéry Giscard d’Estaing, c’est d’abord une question qui taraude. Comment cet homme d’État, éminent, lumineux, maître de la communication politique – la rénovant largement dans les années 60 et 70 – a pu laisser filer son image, parfois grossièrement raccourcie à l’avatar d’une élite jouant, par moments, le populo ? Valéry Giscard d’Estaing maniait l’accordéon, se faisait copain avec BB, petit-déjeunait avec les éboueurs, conviait son épouse à la présentation des vœux télévisés, se baladait en bras de chemise, conduisait lui-même sa caisse, faisait du ski sous les objectifs des paparazzis… De quoi faire vieillir, à la vitesse de la lumière, Charles de Gaulle… et Emmanuel Valéry Giscard d’Estaing a connu et sillonné la Lorraine en soldat, en secrétaire d’État, en ministre, en chef de parti, chef de clan.Macron. VGE maniait aussi l’art de la réforme. Il instaure la majorité à 18 ans, légalise l’avortement, émet une loi sur le divorce par consentement mutuel, fait éclater une ORTF étouffante, réforme l’Éducation Nationale par le « collège unique », avec le Lorrain René Haby, natif de Dombasle-sur-Meurthe, ancien proviseur du lycée Fabert à Metz et ministre de l’Éducation Nationale de 1974 à 1978. La lecture que l’on fait du bilan de VGE est instructive sur notre manière de sacrer les légendes. Giscard fut le mal-aimé, parce que si souvent suffisant et descendu d’une bourgeoisie des finances. Il fut pourtant bien plus réformateur que François Mitterrand. Mais ce dernier, mystérieux, séducteur, affichait un profil plus vendeur pour le roman historique. Probablement, le socialiste occupera plus de pages dans les manuels d’histoire que le centriste. François Mitterrand jouit aussi de l’avantage de la rareté, succédant directement, au panthéon de la gauche, au mythe Léon Blum. Voilà qui contribue à produire une analyse faussée des années Giscard, courageuses et énergiques d’un point de vue sociétal, plus ternes en matière de croissance – il est le premier à subir de fortes hausses du chômage après les Trente Glorieuses – et parsemées de quelques ombres peu fréquentables, dont Bokassa et Papon. 

L’idéal européen de Valéry Giscard d’Estaing puise d’abord dans sa relation particulière avec l’Allemagne, où il naît, à Coblence, en 1926. En 1944, il est engagé volontaire et combat dans les Vosges et en Alsace, dans la Première Armée Française, sous les ordres du général de Lattre de Tassigny. Le jeune Giscard d’Estaing devient vite un militant de la réconciliation et de l’amitié franco-allemande. En visite en Alsace le 14 mai 1979, là où son escadron était en poste, à Burnhaupt, il redit aux Anciens Combattants ce qu’il a dit et redit cent fois, son attachement viscéral à l’Europe : « La France peut enfin organiser sa réconciliation, son entente et sa coopération avec les pays voisins. Nous devons effacer progressivement sur le sol, dans les esprits, dans les intérêts matériels, les dernières traces de ces conflits. Comme vous, j’ai fait partie de ceux, bien que la vie nationale eut repris, qui ont continué pendant ce dur hiver 44-45 à combattre pour que ce qui restait de France occupée soit enfin libérée. C’est pourquoi j’ai avec les combattants de cette guerre la solidarité la plus profonde (…). Lorsque nous combattions, certains d’entre vous étaient prisonniers, certains d’entre vous avaient été enrôlés de force ». Giscard évoque la situation des Malgré-Nous (Alsaciens et Mosellans incorporés de force dans l’armée allemande) et la question de leur indemnisation : « J’ai tenu à ce que ce qui devait être réglé, après plus de 30 ans, le soit enfin ». VGE formera avec le chancelier Helmut Schmidt l’un des duos franco-allemands les plus solides, de la même espèce que les couples De Gaulle-Adenauer et Mitterrand-Kohl.

Valéry Giscard d’Estaing entame sa carrière ministérielle en janvier 1959. Il est secrétaire d’État, puis ministre des Finances et des Affaires Économiques. Charles de Gaulle confia un jour à son fils Philippe que Giscard avait été « son meilleur argentier » : « En réalité, ce n’était pas le bon Monsieur Pinay qui travaillait le plus, mais son secrétaire d’État, Valéry Giscard d’Estaing »(1). Bien qu’il y ait eu déjà dissensions avec de Gaulle, la rupture avec le président de la République intervient en 1966. Le 8 janvier, VGE démissionne. « Loin de disparaître de la scène politique, il devait y revenir très rapidement et manifester une activité débordante. Dès le 2 février, il faisait sa rentrée en publiant un article remarqué dans Le Figaro (…) Le 4 mars, il commençait à Nice un tour de France qui devait se continuer dans de multiples villes », écrit la politologue Marie-Christine Kessler(2). Giscard est à Metz le 5 juin et parle encore d’Europe : « Nous croyons à la nécessité d’unir notre continent, nous n’ignorons pas les obstacles qui se trouvent encore sur la voie », proclame-t-il. Il lance à Metz l’idée d’une banque européenne et d’un sénat européen. Son propos européiste est aussi un réquisitoire contre les frileux autant que les trop-rêveurs, Giscard est en campagne, il est européen, pragmatique, centriste, libéral, il accroît la distance avec l’UNR gaulliste et rêve déjà d’Élysée. À Metz, il participe à une kermesse, joue à la pétanque avec le maire, Raymond Mondon, et gagne un cochon en pain d’épice. Giscard peaufine le style VGE, French JFK : « Giscard d’Estaing se veut direct, proche de son auditoire, camarade des jeunes auxquels il s’adresse, il recherche les contacts avec les étudiants, il ne veut pas être appelé Monsieur le Ministre, à l’occasion il ne veut être que Valéry » (2). Raymond Mondon, maire de Metz et ministre des Transports de Pompidou, est un pivot de la galaxie Giscard. Ils créent ensemble la Fédération Nationale des Républicains Indépendants (FNRI), en 1966, un parti qui mène VGE au pouvoir en 1974. À la mort de Mondon, en 1970, Giscard évoque « un ami exemplaire ». Les Lorrains de Giscard ont la marque, souvent, des personnage hors-normes. Il y a le très populaire Raymond Mondon, fils de vigneron devenu maire de Metz en 1947 à 33 ans. Le créateur de L’Express, bouillonnant député de Nancy, Jean-Jacques Servan-Schreiber, vent debout contre « l’État-UDR » et qui fonde avec Giscard en 1978 l’UDF – Union pour la Démocratie Française – successeur de la FNRI. Le polytechnicien, pianiste et futur ministre (de Giscard et de Mitterrand), Lionel Stoléru, qui tente une incursion en terre vosgienne en 1978. On trouve dans le giron giscardien les Meusiens Gérard Longuet, contestant dès la défaite de 1981 l’autorité de Giscard sur la droite centriste, André Beauguitte, patron de presse, écrivain couronné de prix de l’Académie Française et député-maire de Verdun, les cousins Voilquin, Albert et Hubert, sénateur et député des Vosges, ou le maire de Briey, Hubert Martin. Les députés Marcel Hoffer (Vosges) et Julien Schwartz (Moselle) ne peuvent être estampillés « giscardiens », toutefois ils entrent provisoirement dans le giron à un moment crucial de la carrière de Giscard. Ils sont les deux Lorrains signataires de « l’appel des 43 ». Quarante-trois gaullistes cornaqués par Chirac qui, en 1974, soutiennent Giscard pour dégommer la candidature de Chaban-Delmas à l’élection présidentielle.Valéry Giscard d’Estaing a connu et sillonné la Lorraine en soldat, en secrétaire d’État, en ministre, en chef de parti, chef de clan. Le voilà qui débarque en chef d’État. Peu de temps après son accession à l’Élysée, en 1974, il est confronté à une crise économique – suite du premier choc pétrolier – dont la Lorraine va subir, vite et douloureusement, les conséquences sociales. Dès 1976, quelques plumes pointent le talon d’Achille, paradoxal, de Giscard : l’économie. On lui reproche des mesures inadaptées à la crise, dont la baisse des dépenses publiques et de nouveaux impôts. Dans le Nouvel Observateur du 29 novembre 1976, Franz-Olivier Giesbert a du pif. Entre les lignes, il promet déjà à Giscard une campagne de 1981 laborieuse. VGE sera donné gagnant par les sondages jusqu’en janvier 1981… mais, tout de même, le pif de FOG, alors patron d’un magazine très mitterrandiste : « Pourquoi Valéry Giscard d’Estaing s’est-il rendu en Lorraine et en Alsace, les 25 et 26 novembre ? Ce n’était pas, comme on pouvait le croire, pour proposer un plan de redressement industriel dans l’Est. Non, pour le président, il s’agissait d’apaiser les querelles locales au sein de la majorité (entre Messmer et Servan-Schreiber), d’inaugurer une autoroute (Paris-Strasbourg) et de visiter le nouveau centre commercial de Metz. Il s’agissait aussi de réaffirmer son autorité par quelques coups de mâchoires (…) La Lorraine l’a ostensiblement boudé. Sur la place d’Armes de Metz, jeudi dernier, quelques centaines de personnes seulement s’étaient dérangées pour l’accueillir. Des Messins giscardiens, des écoliers, des groupies de Génération Sociale et Libérale (GSL) venus de Paris, plusieurs gaullistes – eh oui ! – derrière une banderole étonnante (« L’UDR derrière Giscard ») ; mais aussi pas mal d’opposants qui le huèrent joyeusement (…) La Lorraine, haut lieu de la France modérée, n’est peut-être pas encore suffisamment écœurée pour passer à gauche. Jeudi dernier, elle l’était assez pour snober son président ». Giscard s’embourbe en effet, il est passé du style flamboyant à celui, déjà, de comptable. Il martèle son bilan, aligne les promesses. Le 28 mars 1976, inaugurant le tunnel Maurice-Lemaire (liaison Vosges-Alsace), il conclut, en s’excusant déjà : « Si j’ai tenu à mentionner ces réalisations qui feront l’objet naturellement d’indications plus complètes de la part des services de l’aménagement du territoire, c’est pour que tous ceux qui sont ici, et qui se préoccupent de l’activité économique et de l’emploi, n’aient pas l’inquiétude de se dire que, satisfait de cette réalisation, l’État va fermer les yeux sur les autres problèmes ». L’impopulaire Giscard a incarné la jeunesse et l’audace au pouvoir. Le vieux lion, aux avis devenus rares et superflus, est présentement du cercle des grands chefs d’État. L’insouciante légèreté de l’électeur français ?

(1) Dans De Gaulle, mon père, tome II, par Philippe de Gaulle, Éditions Plon
(2) Dans Revue Française de Science Politique, M.Valéry Giscard d’Estaing et les Républicains Indépendants, Réalités et perspectives, par Marie-Christine Kessler, 1966
Raymond Mondon et Valéry Giscard d’Estaing à la kermesse de l’église Notre-Dame de Lourdes à Metz en 1966 © Collection particulière / DR

Raymond Mondon et Valéry Giscard d’Estaing à la kermesse de l’église Notre-Dame de Lourdes à Metz en 1966 © Collection particulière / DR