© Illustration : Philippe Lorin

« D’une certaine façon, on peut dire que de Gaulle est né à Verdun », dit l’historienne Frédérique Neau-Dufour. Sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale, le jeune capitaine vit une rupture, et d’abord le chaos quand « toute liaison vers l’avant comme vers l’arrière est impossible, tout téléphone est coupé, tout agent de liaison envoyé est un homme mort ». La Grande guerre lui « lamine l’âme » et nourrit sa réflexion sur une nouvelle stratégie militaire rassemblée dans un livre qu’il écrit à Montigny-lès-Metz en 1938. Il est alors le colonel de Gaulle, commandant le 507e Régiment de Chars. Charles de Gaulle, pour des raisons historiques et parfois mystérieuses, entretiendra toute sa vie une relation particulière avec la Lorraine, si souvent blessée, expression de l’idée complexe qu’il se fait de l’histoire de France. Voyage, à l’occasion du 50e anniversaire de sa mort, en Lorraine gaulliste : à Douaumont, Verdun, Montigny-lès-Metz, Metz, Nancy, Sion, Épinal…

9 novembre 1970, coup de tonnerre : le Général est mort. Le 10, l’ORTF promène sa caméra sur un marché parisien et ramasse les commentaires. « Ce n’était pas un saint, mais c’était un homme intègre, qui aimait la France » dit une mémé, fichu sur la tête. « Je suis pied-noir, voyez, pourtant j’ai beaucoup de peine », laisse filer un homme pressé. Le micro rejoint la troupe, attrape un autre souvenir. Une femme au chignon parfait : « Rarement dans notre histoire, nous avons eu un personnage aussi énorme et aussi pur ». Un gros barbu pleure et ne décroche aucun mot. Ancien de 68, celui-ci a la mine de s’excuser : « J’ai été manifestant mais je le regrette un peu, il aurait peut-être fallu qu’il reste ». « En 1940, il a été un flambeau pour les pauvres gens qui se sont vus sous la botte allemande », commente l’homme au chapeau. Charles de Gaulle entame en ce 10 novembre 1970 l’ultime étape de sa carrière politique. Il est en voie de mythification. Cinquante ans plus tard, le mythe est plus solide que jamais, grâce, entre autres, à une classe politique dépouillée de toute vision allant au-delà du prochain combat électoral, ne célébrant plus la France qu’à coup de dictons et piètres coups de menton. « Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France », propos de Charles de Gaulle trituré sur les tréteaux des campagnes par un unanimisme suspect : une pléthore se veut gaulliste, se dit gaulliste, se rêve de Gaulle, témoignant, comme dans une fable de l’arroseur arrosé, de la pauvreté de la pensée et de la rareté de l’homme providentiel. De Gaulle est rare, il est à part dans l’Histoire – tels Bonaparte, Jaurès ou Clémenceau – parce que, dit-on simplement, c’est ainsi. Mystère et mystique enveloppent la fabrique de ces chefs, penseurs, visionnaires, sûrs de leur destin, combattants instinctifs. « Fils d’un professeur d’histoire, de Gaulle envisage la France comme le fruit d’une histoire multiséculaire très particulière. Dans les ouvrages qu’il y consacre dans l’entre-deux-guerres, il montre les soubresauts du destin national : depuis la guerre des Gaules, la France s’est bâtie par une succession de batailles et de changements souvent brutaux de régimes politiques. Cette spécificité est constitutive de notre pays, héritier tout autant de la monarchie que de la Révolution, de l’Empire que de la Commune », écrit l’historienne Frédérique Neau-Dufour, ancienne directrice de la Boisserie et auteure d’un livre remarquable, entre anecdotes et fondamentaux, sur de Gaulle et les régions de l’Est(1). Alsace, Champagne-Ardenne et Lorraine, violentées plus que d’autres par ces « soubresauts du destin », prennent « D’une certaine façon, on peut dire que de Gaulle est né à Verdun »ainsi une place singulière dans l’imaginaire et la pensée gaullistes. Frédérique Neau-Dufour unit deux dates, l’une inconnue, l’autre solennelle, 2 mars et 18 juin : « Sa participation aux combats de Douaumont le 2 mars 1916 constitue un tournant majeur dans sa vie, un tournant aussi net que le coup de baïonnette qu’il reçoit alors dans la cuisse lors d’un corps-à-corps (…). 2 mars 1916 constitue une date aussi déterminante que le sera plus tard le 18 juin 1940 : un moment de rupture entre un avant et un après. Mais alors que le 18 juin est le fruit de sa seule volonté et le début d’une épopée collective, le 2 mars est un événement qu’il n’a nullement désiré et qui ouvre en lui une longue et solitaire période de honte. Les deux dates ne sont cependant pas sans rapport : un lien intime, fait de résilience et d’esprit de revanche, les rattache l’une à l’autre par delà les années. D’une certaine façon, on peut dire que de Gaulle est né à Verdun »(1). Les écueils de la Grande guerre nourrissent sa réflexion sur une nouvelle stratégie militaire. Le colonel de Gaulle, alors commandant du 507e Régiment de Chars basé à Montigny-lès-Metz, use de cette parcelle de pouvoir et envoie des messages : il faut moderniser, développer l’outil blindé, et au lieu d’une ligne Maginot sur laquelle il émet des doutes, bâtir « une frontière mobile et d’acier », exalter l’esprit de l’offensive. Le 11 novembre 1937 – il vient d’arriver en terre messine – il organise un défilé de chars et dit à Jean Auburtin : « J’ai sorti et fait défiler en vitesse sur l’esplanade 63 chars modernes qui ont fait une impression considérable. On annonce pour le 23 une visite de M. Daladier [alors ministre de la Guerre, NDLA]. Dans ce cas, on lui offrirait le même spectacle »(1). Jean Auburtin, avocat à la Cour de Paris, séduit par l’idée d’une armée motorisée, ouvre son carnet d’adresses et fait rencontrer de Gaulle et Reynaud, Blum, Chautemps. Parmi les rares soutiens de Charles de Gaulle, quelques personnalités lorraines, dont les députés de gauche Olivier Lapie et Philippe Serre, lecteurs de La France et son armée, par de Gaulle, rédigé dans sa période montignienne (1937/39). L’édition de ce livre, initialement commandé par Philippe Pétain « au nègre de Gaulle », couronne la brouille entre les deux hommes (écrit par Charles de Gaulle, il devait être signé de Philippe Pétain sous le titre Histoire du soldat français). Ainsi, les retrouvailles Pétain–de Gaulle sont glaciales le 28 octobre 1938. La scène se déroule à la cathédrale de Metz, les deux hommes assistent au mariage de la fille du général Giraud – dont Pétain est le témoin – en présence du colonel de Lattre de Tassigny, témoin du marié et pas encore plus jeune général de France. À l’instar de cette cathédrale Saint Étienne, la Lorraine assiste à plusieurs grands épisodes, et abrite plusieurs grands personnages (lire par ailleurs), de l’épopée gaulliste. De juin 1944 à mai 1945, la France est libérée par vagues successives, lentes ici, là brutales, formant parfois une surprenante proximité d’îlots occupés et libérés. Dix jours après la libération de la ville, Charles de Gaulle est à Nancy le 25 septembre 1944. Au balcon de l’Hôtel de Ville, il succède au maréchal Pétain de seulement quatre mois. Le 26 mai, Pétain était accueilli par le chant Maréchal, nous voilà ! À la foule, de Gaulle demande de chanter « pieusement » Dans le peuple lorrain, il a trouvé une robuste fidélité à sa personne et à ses idées.La Marseillaise et d’entretenir la flamme libératrice des régions de Lorraine toujours sous emprise allemande (Baccarat sera libérée le 31 octobre, Saint-Dié le 21 novembre, Metz le 22 novembre, Sarreguemines le 16 décembre). « Selon l’historien Raymond Tournoux, lors de sa visite à Nancy, le chef du gouvernement provisoire aperçoit une photographie prise le 26 mai 1944 lors de la venue de Pétain au même endroit. Une foule tout aussi nombreuse se presse sous le balcon, ce que de Gaulle commente sobrement : « Regardez ! Vous pourriez retrouver les mêmes visages » »(1). Le grand Charles aperçoit par la fenêtre de la mairie l’inconstance du peuple français. Dans le peuple lorrain, il trouve pourtant une robuste fidélité à sa personne et à ses idées. Plus qu’ailleurs, les Lorrains lui apportent leur soutien, qui ne se fissure qu’en 1969 à l’occasion du référendum portant « sur la création de régions et la rénovation du Sénat », transformé en plébiscite : de Gaulle, stop ou encore ? Plus tôt, de 1946 à 1958, pendant la période dite de traversée du désert, il peut compter sur les gros bastions de sympathisants RPF de l’Est. De Gaulle non plus n’est pas avare de marques d’affection. En septembre 1946, c’est Épinal qu’il choisit pour prononcer un discours fondateur sur les institutions et l’esprit de la Ve République. Les Vosges ne sont pas un hasard, elles sont à la fois « môle de la patrie » et pays de Jules Ferry « qui, en 1875, fit inscrire dans les lois constitutionnelles que « la forme républicaine du gouvernement n’est pas susceptible de révision ». Une formule qui a permis à de Gaulle en 1940 « de dénier la légitimité de Vichy comme de rétablir une légalité héritière des justes lois de la République » (1). C’est également à Épinal, place du maréchal Foch, qu’il esquisse la notion de gaullisme : « des convictions qui n’ont pas de parti, convictions ni de droite ni de gauche, et n’ayant qu’un seul objet qui est d’être utile au pays » (1). De la Lorraine, Charles de Gaulle aimait sa foule et l’ardeur de son peuple, autant que le silence de ses lieux reclus, dont la colline de Sion et son couvent où il se pose avec Yvonne le 24 novembre 1951, après les assises nationales du RPF. Elles avaient lieu à Nancy, conclues par Malraux honorant dans un même élan Barrès et Jaurès.

(1) De Gaulle aime l’Est, par Frédérique Neau-Dufour, Éditions La Nuée Bleue, Juin 2020, 250 pages, 30€

En septembre 1946, c’est Épinal que de Gaulle choisit pour prononcer un discours fondateur sur les institutions et l’esprit de la Ve République. © DR


Muselier, Mondon, Messmer et les autres

L‘univers gaullien est peuplé de Lorrains. Ceux auxquels il se réfère parfois, les Vosgiens Barrès, Ferry et Jeanne d’Arc : « La prégnance de la guerre, mais aussi de figures légendaires comme celle de Jeanne d’Arc, sont à ses yeux le point commun des départements qui courent tout au long de la frontière allemande », écrit l’historienne Frédérique Neau-Dufour. Et ceux qui intègrent le rang des fidèles : l’amiral Émile Muselier, qui en souvenir de son père lorrain souffle à de Gaulle l’idée de la Croix de Lorraine comme emblème, Raymond Mondon, maire de Metz (1947/70) ou Pierre Messmer, qui fut son ministre des Armées (1960-69) presque tout au long de sa présidence, avant de devenir Premier ministre de Pompidou, maire de Sarrebourg et président du Conseil régional de Lorraine. Président de la République lorsque le colonel de Gaulle est en poste à Montigny-lès-Metz, le Meurthe-et-Mosellan Albert Lebrun débarque en revanche dans le contre-univers gaulliste. De Gaulle raconte, dans Mémoires de guerre, sa rencontre avec Lebrun (qui avait nommé Pétain président du Conseil) et lâche, vache : « Au fond, comme chef de l’État, deux choses lui avaient manqué : qu’il fût un chef et qu’il y eût un État ». La puissance de de Gaulle se mesure également à la force de certaines inimitiés. Celle des partisans et nostalgiques de l’Algérie française est féroce. Ce giron de l’extrême-droite fait courir la rumeur – à partir de 1966 et jusque dans un passé pas si lointain – d’un de Gaulle « lâche » à Verdun en 1916, se rendant aux Allemands sans combattre. C’est un des leurs, le Lunévillois et lieutenant-colonel Bastien-Thiry qui organise l’attentat du Petit-Clamart contre de Gaulle en 1962, jugeant « la séparation d’avec l’Algérie plus grave que celle d’avec l’Alsace-Lorraine ».