Statue médiévale du chevalier Roland devant la mairie de Brême. Érigée en 1404 / © 123RF / Droits réservés

Au XIIe siècle, des villes dynamiques du nord de l’Europe font le choix de se rassembler pour former une guilde. Un usage hérité du Moyen-Âge qui conduisait des marchands, artisans ou artistes ayant des intérêts communs, à se regrouper. Elle prend le nom de « Ligue hanséatique » ou « Hanse teutonique ». Par un contrôle permanent du commerce, elle va connaître un succès grandissant et assurer à ses membres une réelle prospérité jusqu’au milieu du XVIIe siècle. Une forme d’Union économique européenne avant l’heure.            

« L’Histoire n’est-elle pas beaucoup plus intéressante quand les humains la choisissent, plutôt que lorsqu’ils la subissent ? » Cette question générale, volontairement provocatrice, posée par Jean-Paul Demoule en ultime conclusion de son remarquable ouvrage Les dix millénaires oubliés qui ont fait l’histoire, quelques marchands, particulièrement dynamiques et visionnaires vont, au mitan du douzième siècle, y répondre à leur façon.

Ils savent que, dans une Europe encore agropastorale et dont les populations vivent au gré des crises frumentaires, les circuits commerciaux et d’échanges sont essentiels et conditionnent la richesse de ceux qui peuvent les maîtriser. Ils n’ignorent pas non plus que, depuis longtemps maintenant, ces flux marchands se sont orientés vers la mer du Nord et la Baltique.

Cette poignée de commerçants, en majorité des Allemands, fréquente la ville de Visby, qui se trouve sur la bien nommée île de Gotland. Il s’agit de la plus grande île de la Suède, lieu de négoce connu depuis l’époque des Vikings. L’emplacement est stratégique et les peuples riverains de la mer s’y sont toujours enrichis. Avec ces deux mers à parcourir, on peut en effet trafiquer avec l’Allemagne, la Russie, la Scandinavie et l’Angleterre.

En 1161 va y être créée une « association des marchands de l’Empire romain fréquentant Gotland ». Il s’agit là de la « première Hanse de commerçants allemands soucieux de développer sur des bases régulières le commerce maritime et aussi de le rendre plus sûr par une lutte contre la piraterie. » Comme toute guilde, elle a ses règles de fonctionnement propres. Elle organise le commerce, interdisant, par exemple, le colportage local et imposant la tenue de livres de compte, afin d’assurer une gestion stricte.

Une ville va, plus que tout autre, tenir une place éminente dans cette hanse. Il s’agit de Lübeck, créée seulement trois ans plus tôt. La jeune bourgade est située à une position nodale, à cinquante kilomètres seulement de la riche et ancienne cité de Hambourg, mais avec une supériorité sur cette dernièrex : elle se situe aux confins de la Baltique et de la mer du Nord. Conscientes de leurs intérêts communs, les deux villes vont signer un traité. Il est destiné, à assurer la sécurité des marchands et de leurs biens qui, jusqu’alors, faisaient l’objet de la convoitise des brigands et pirates, et garantir le contrôle des échanges dans cette même zone. Un pacte formel qui tombe à point nommé, dans une Allemagne déchirée en cette époque, par l’anarchie et les batailles qu’elle doit livrer en Italie notamment. L’État n’est pas capable d’assurer la sécurité commerciale ? Qu’à cela ne tienne, les marchands vont l’assurer eux-mêmes, avec une flotte spécialement armée à cet effet.

La Hanse a les mains libres pour faire prospérer son lucratif projet. Très vite, elle tisse et étend sa toile, en s’associant à une kyrielle de villes qui va ceindre tout le Nord européen. Des villes qui partagent une langue commune, le basLa Hanse ne veut surtout pas devenir un État et les villes qui la constituent n’aspirent pas à être souveraines, mais libres. La nuance est d’importance. allemand, et vont développer une forme culturelle particulière qui va rapidement en constituer le ciment et en faire la force. Ces métropoles ont leurs règles de fonctionnement et leur droit particulier, avec notamment une indépendance totale vis à vis des souverains locaux qui se traduit par exemple par le privilège d’extraterritorialité.

Le vivre ensemble y est celui des communautés d’intérêts marchands, non celui des lourdeurs institutionnelles. Le mode de gouvernance repose sur la souplesse et l’efficacité. Nul besoin d’élections ou d’un pesant mode de désignation démocratique quand il suffit simplement de se reposer sur la sagesse d’une poignée “d’Anciens“ pour vous représenter. La Hanse ne veut surtout pas devenir un État et les villes qui la constituent n’aspirent pas à être souveraines, mais libres. La nuance est d’importance. En guise d’administration, un système de diètes régionales se tient au plus près des territoires. Pour les décisions qui concernent toute la Hanse, une diète générale se réunit au cours d’une périodicité qui n’excède pas les trois ans. Les princes et monarques les laissent agir à leur guise puisque cette organisation atypique contribue à leur propre enrichissement.

C’est sur les bases d’une gouvernance presque impalpable mais rigoureuse, que cette Hanse va être appelée à connaître une destinée exceptionnelle qui coïncide, par ailleurs, pour l’Allemagne, avec le Drang nach Osten, la poussée vers l’Est. C’est ainsi, en effet, qu’on appelle le mouvement expansionniste commencé dès le 11e siècle, pour des raisons démographiques et commerciales. Il s’est, au fil du temps, paré d’une justification spirituelle, la conversion des dernières populations païennes. Les chevaliers teutoniques vont y tenir une place particulière (voir ci-dessus), au point que la ligue hanséatique va être surnommée Hanse teutonique.

Très vite, face à son succès fulgurant, la Hanse a besoin de zones de ravitaillement. Elle va y répondre par la création de comptoirs qui vont prospérer dans le commerce de nombreux produits. Quatre villes, où les marchands allemands vivent dans le plus pur esprit communautaire, en constituent le socle : la Deutsche Brücke de Bergen, en Norvège ; la maison hanséatique de Bruges, en Flandres ; le Stahlhof (Steelyard) dans la City londonienne, en Angleterre et le Peterhof de Novgorod, en Russie. Forte de tout ce réseau, la ligue hanséatique va poursuivre une expansion profitable à tous, avant d’entamer un long et inexorable processus de déclin.   

En effet, la guerre de Trente ans, la modernité (déjà !) et la migration des bancs de harengs, vont avoir raison de cette organisation atypique qui aura néanmoins dominé l’Europe du Nord pendant un demi millénaire. Il en est ainsi lorsque les flux marchands se réorientent, au gré des évolutions mondiales (découverte en 1492 du Nouveau Monde, pression des États…) et du libre-échange. Lorsqu’il n’existe pas de structures institutionnelles suffisamment rigides pour en maîtriser les évolutions, la richesse et l’opulence changent d’orientation, comme les mouches changent d’âne. Au même titre que les civilisations, les hanses sont aussi mortelles. Celle de la Hanse, n’a pas échappé à cette dure réalité.

(1) in Les dix millénaires oubliés qui ont fait l’histoire – Quand on inventa l’agriculture, la guerre et les chefs, Éditions Fayard, Janvier 2019.  Jean-Paul Demoule est archéologue, professeur émérite à l’université de Paris I Panthéon-Sorbonne et à l’Institut universitaire de France.
(2) Littéralement, le « pays de Dieu ».
(3) in La Hanse dans la Baltique de Suzanne Champonnois, professeure d’histoire à l’Institut national des langues et civilisations orientales, mars 2002, Clio 2019.
(4) Mouvement de colonisation germanique vers l’Est
(5) On nomme ainsi une série de conflits armés qui a opposé les Habsbourg catholiques aux États allemands protestants et déchiré l’Europe de 1618-1648.
(6) Dont la Hanse avait le monopole.

L’architecture hanséatique

© Brème / DR

© Brème / DR

Pour qui s’intéresse un tant soit peu à l’architecture, cette représentation de l’empreinte des Hommes sur les paysages, il n’est pas difficile d’identifier une ville hanséatique. En effet, celle-ci est en général “semées“ d’immeubles en brique rouge, de maisons avec des pignons à échelons. On y trouve aussi des quais anciens, à l’image de la Schlachte de Brême, une promenade sur la rive est de la Weser, sur lesquels s’amarraient à l’époque les bateaux utilisés par les commerçants allemands. Les symboles de liberté sont aussi très présents, à travers les Marienkirche et les statues de Roland. Les premières, ces églises consacrées à la Vierge Marie, portent témoignage de la ferveur religieuse des hanséates contre le pouvoir épiscopal. Les secondes, qui rappellent la mémoire de Roland le Preux, guerrier franc bien connu des écoliers grâce à son olifant et à sa célèbre épée Durandal, qui mourut à la bataille de Roncevaux, rappellent l’importance des libertés municipales acquises sur les pouvoirs temporels et les franchises obtenues par les premières villes de la Hanse. Un joli patrimoine, désormais mis en lumière à des fins touristiques, à visiter ou à revisiter.


Les villes de la Hanse

La Hanse des marchands, s’est muée, au fil du temps, en Hanse des Villes, regroupant des cités libres, dont le pivot était la ville de Lübeck. Toutes ces villes entretenaient, les unes avec les autres, des liens d’autant plus forts, qu’ils ne reposaient majoritairement sur aucun traité ni accord formalisé. À tel point, qu’il est impossible aux historiens de dénombrer, précisément, le chiffre des villes qui étaient rattachées à cette Hanse. D’autant plus, que beaucoup de petites villes étaient dépendantes des villes de leur proximité géographique immédiates, elles-mêmes membres de la Hanse. Mais on peut estimer que près de deux cents villes ont, à un moment ou à un autre, appartenu à ce chapelet complexe d’agglomérations marchandes. Outre Lübeck, les villes les plus représentatives étaient celles de Hambourg, Brême, Brunswick, Gdansk, Hildesheim, Cologne, Osnabrück et Rostock. Seules Lübeck, Hambourg et Brême avaient un lien contractuel, afin de pouvoir administrer ensemble le patrimoine de toute la Hanse.


Les Chevaliers teutoniques

© Droits réservés

© Droits réservés

Dans les ordres religieux, il en est qui tient une place privilégiée dans la conscience historique que l’on peut en avoir. Peut-être parce qu’il se voulait rival de l’ordre du Temple : il s’agit de l’ordre des Chevaliers Teutoniques. Il est fondé officiellement en 1191 et approuvé par le pape Clément III le 6 novembre de la même année. À l’origine, c’est un ordre hospitalier, fondé par quelques bourgeois des villes de Brême et de Lübeck, qui se sont rendus, en 1190, à Acre, en Terre sainte, pour venir en aide aux soldats allemands pauvres, malades ou blessés. C’est en 1198, qu’il se mue en un ordre militaire. Ces moines-soldats, reconnus comme tels par la pape Innocent III en 1199, sont recrutés parmi les membres de la noblesse allemande. Après s’être éloigné de la Terre sainte, au tournant des 12e et 13e siècles, l’ordre teutonique porte essentiellement son effort sur deux pôles : la colonisation allemande des marches de l’Est et l’évangélisation des Slaves. Les forteresses qu’il a fondées ont été appelées à devenir des villes d’Europe centrale, comme, par exemple Halle, en Thuringe. Il a, de ce point de vue, été un point d’appui au développement de la Hanse et facilité la domination des Allemands dans l’espace nordique. Les Chevaliers Teutoniques étaient reconnaissables à leurs grands manteaux blancs avec une croix noire sur l’épaule gauche. Cette croix est d’ailleurs à l’origine de la croix de fer de l’armée allemande. L’ordre a été supprimé en septembre 1938 par les nationaux-socialistes. À l’heure actuelle, il en subsiste encore néanmoins quelques rares membres. Mais ils ont désormais quitté définitivement le glaive au profit de l’aide aux nécessiteux.