Le ministre wallon de l’Agriculture, de la Nature, de la Ruralité, du Tourisme, des Sports et des Infrastructures sportives, René Collin, préside également la Grande Région depuis le 1er janvier. Nous nous sommes entretenu avec lui afin d’évoquer le regard qu’il pose sur l’espace transfrontalier et ses structures mais aussi ses ambitions pour la Grande Région.

René-Collin (© DR)Sur quoi allez-vous focaliser votre action durant ces deux prochaines années  ?

La Présidence wallonne va poursuivre les travaux entamés sous les précédents Sommets, en particulier, la question du développement territorial et celle de l’intégration du marché du travail, avec la mise en œuvre concrète de l’accord-cadre sur la formation et le travail, signé en novembre 2014. Au-delà de ces chantiers, nous allons mettre l’accent sur les priorités définies par la Wallonie, en accord avec les partenaires belges de la Communauté germanophone et de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Elles touchent des thématiques nouvelles, comme la Santé ou l’Agriculture, ou mettent un accent particulier sur des problèmes qui nous paraissent prioritaires, comme les questions de l’apprentissage des langues et de la mobilité.

Des objectifs précis (chiffrables) ont-ils été déterminés ? Au-delà des ambitions, sur quoi précisément entendez-vous concentrer vos efforts ?

Les objectifs sont surtout qualitatifs. Plusieurs grands chantiers sont en cours, portés par des groupes de travail ad hoc. Le leitmotiv de notre Présidence sera le binôme « Créativité-Innovation », qui est le moteur du redéploiement économique wallon et dont nous voulons également faire le levier de l’intensification des coopérations, au profit des citoyens. Nous déclinerons cet objectif en 3 axes prioritaires à nos yeux : l’éducation tout au long de la vie, les entreprises et le développement endogène des territoires.

Vous avez évoqué l’ouverture d’un chantier en matière de «  soins de santé  ». Pourquoi, comment et avec quelles ambitions  ?

En effet, à côté de problématiques comme la mobilité, la formation et l’éducation, qui font déjà l’objet des préoccupations du Sommet et d’échanges au sein de groupes de travail, les soins de santé sont un domaine qui mérite la mise en place d’une véritable stratégie à l’échelle de la Grande Région. L’évolution démographique et celle des technologies médicales, dans un contexte de forte mobilité, nous imposent une réflexion urgente sur la planification de nos institutions et systèmes de soins. Je suis convaincu que nous devons aussi mener cette réflexion à l’échelle transfrontalière, de façon à tirer parti des nombreuses complémentarités et synergies possibles. Nous voulons répertorier toutes les synergies et complémentarités sur le territoire de la Grande Région, en vue de permettre des accords-cadres pour la coopération bilatérale des Etats en matière de Santé et préparer la mise en place de ZOAST (Zones Organisées d’Accès aux Soins Transfrontaliers).

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« Une réflexion urgente sur la planification de nos institutions et systèmes de soins » (© 123RF)

Il y a une barrière des langues au sein de la Grande Région. Tout le monde est d’accord là-dessus. Que peut (doit) faire la Grande Région ?

Nous voulons développer un grand marché commun de l’éducation, de la formation et du travail. Dans cet esprit, la connaissance des langues française et allemande est indispensable. C’est une priorité car nous voulons progresser très vite dans les questions de formation, de co-diplômation, de marché du travail. La Sarre, avec la « Stratégie France », s’est, à cet égard, fixé un objectif très ambitieux : chaque étudiant en fin d’études doit être bilingue. De même, nous devons mettre à profit et valoriser l’expérience de nos amis germanophones belges, qui atteignent de remarquables résultats en matière de bilinguisme. Enfin, nous disposons en Wallonie, avec la plateforme internet d’auto-apprentissage « Wallangues », d’un outil remarquable, dont nous voulons examiner avec nos partenaires la possibilité d’en faire profiter les citoyens de l’ensemble de la Grande Région.

Quelles sont les forces de la Grande Région  ?

Elles sont nombreuses : une histoire partagée, un passé industriel commun avec de larges similitudes d’intérêt en termes de reconversion économique, une position géographique, politique et symbolique unique, au cœur du noyau fondateur de l’Union européenne et à cet égard, un rôle de pionnier et de modèle d’intégration, un très haut niveau de formation et de qualification, un réseau d’Universités et de Hautes Écoles de grande qualité, de nombreuses complémentarités et synergies à exploiter…

Et ses principales faiblesses  ?

D’un point de vue externe, le contexte européen et mondial est défavorable à des avancées significatives de la Grande Région, même si c’est pourtant maintenant qu’il faut le faire. La crise économique et financière, la « panne de moteur » que l’on ressent au niveau de l’Union européenne, la morosité et les doutes des citoyens, la tentation du repli, tout cela est défavorable à l’idée-même de la Grande Région. On dit que l’Europe est désenchantée. Il s’agit de la ré-enchanter, par des projets concrets qui emportent l’adhésion. Les faiblesses internes sont également évidentes. Vous avez évoqué la barrière des langues, c’est un problème réel. Il y a aussi la complexité institutionnelle, liée au nombre (5) et aux statuts différents des entités partenaires, la diversité des systèmes et régimes en vigueur. Mais rien de tout cela n’est insurmontable si nous avons la volonté de progresser. Autre difficulté : la faible notoriété de la Grande Région et de ses enjeux, sa visibilité réduite, notamment dans la presse.

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« Nous voulons développer un grand marché commun de l’éducation, de la formation et du travail » (© 123RF)

La Grande Région dispose-elle d’un budget ?

La Grande Région dispose depuis peu d’un budget « de fonctionnement », pour porter le Secrétariat du Sommet à Luxembourg et héberger ses « institutions » : CES-GR, Interreg Grande Région… Ce budget est de l’ordre de 600 000 euros par an, cofinancé par les 5 entités. Mais il n’y a pas de budget opérationnel, qui serait décidé par une autorité politique souveraine et responsable devant les citoyens de la Grande Région. Ce n’est pas envisageable à ce stade puisque la Grande Région fonctionne toujours sur une base multilatérale. Il n’y a pas un budget opérationnel commun mais il y a un financement commun, comme par exemple dans l’Interreg Grande Région, qui est de l’ordre de 300 millions d’euros pour la prochaine programmation 2014-2020 avec 150 millions d’euros du Fonds européen FEDER et donc 150 millions d’euros cofinancés à l’échelle locale. Ce n’est pas rien et cela se traduit sur le terrain par des réalisations concrètes en matière de tourisme, de culture, de promotion des entreprises, de recherche et d’éducation, de mobilité, …

À l’échelon de la Grande Région, la population connait (ou a entendu parler de) aussi l’Institut de la Grande Région (IGR) ? Quel est son rôle précisément ? Travaillez-vous ensemble, comment ?

Je connais très bien l’IGR. Son secrétariat est hébergé à Arlon et j’ai beaucoup collaboré avec lui à l’époque où j’étais actif au sein de l’Exécutif de la Province de Luxembourg. J’ai par exemple soutenu l’Etude qu’il a menée sur les politiques de développement rural en Grande Région. A côté des institutions officielles de la Grande Région, l’IGR est à mes yeux un élément très utile dans l’architecture de la Grande Région. L’IGR est une asbl (association loi 1901 en France), composée de personnalités engagées et représentatives. Son rôle est d’abord celui d’un aiguillon, d’un brasseur d’idées sur les questions d’avenir.

Avez-vous le sentiment que l’ensemble des acteurs concernés par la Grande Région se mobilisent suffisamment ?

Beaucoup de préoccupations mobilisent l’opinion et les politiques, en termes de sécurité et d’emploi par exemple. La Grande Région manque de visibilité et de relais dans l’opinion, qui s’y intéresse donc trop peu. Il faut donc être volontariste. La Grande Région est un projet formidable, porteur de perspectives pour les citoyens et les territoires de nos régions. L’ambition de la Présidence wallonne est en tout cas de motiver, dialoguer, stimuler pour faire avancer les choses.

Comme le Luxembourg, la Wallonie a «  son » ministre à la Grande Région. Est-il nécessaire que les autres pays partenaires en fassent de même  ?

On ne peut transposer les situations d’une entité à une autre. Le Luxembourg est un Etat souverain, le seul des partenaires à la Grande Région. Il est historiquement à l’origine de la Grande Région et au cœur de celle-ci, il héberge ses institutions. La Wallonie est une Région dont l’autonomie et les compétences dans le système institutionnel belge sont très larges, un Ministre délégué à la Grande Région, pour assurer une présence et une mobilisation du Gouvernement et des acteurs publics et privés prend donc tout son sens, particulièrement en période de Présidence du Sommet. La création de cette fonction est un signal clair de la volonté wallonne d’être présente et active. Pour le reste, chaque situation est spécifique.

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« Le leitmotiv de notre Présidence sera le binôme Créativité-Innovation » (© 123RF)

L’organisation de la GR est-elle à la hauteur des ambitions  ?

Il faut être patient et réaliste. On a le devoir d’anticiper l’évolution et de prévoir ce que pourraient être des structures optimales pour la future Grande Région. Une avancée a été conclue en 2014 avec l’installation du Secrétariat du Sommet à Luxembourg. Nous sommes la première Présidence à pouvoir entamer ses travaux avec cette nouvelle structure d’appui, certes modeste, mais déjà extrêmement utile, notamment pour l’animation et l’encadrement des travaux de tous les groupes de travail. La communication sur les travaux du Sommet mais aussi sur tout ce qui fait la vie de la Grande Région, au travers de l’actualisation du « Portail de la Grande Région », est un des chantiers prioritaires du Secrétariat.

Avec la réforme territoriale en France, va-t-on créer la Très Grande Région ?

C’est une question ouverte et dont la réponse est surtout à trouver chez nos amis français. Tout semble indiquer que l’on s’oriente vers un élargissement de la Grande Région à l’ensemble du territoire d’une future Région française Grand-Est, englobant Champagne-Ardennes, la Lorraine et l’Alsace. Certains y voient un risque de dilution. Ce risque est réel, il faut l’envisager. Mais c’est aussi une formidable chance de renforcement de la Grande Région et un défi qui nous serait lancé pour de nouvelles évolutions.


POUR QU’ÉMERGE UNE CULTURE GRANDE RÉGION

Favoriser la circulation de l’information au-delà des frontières, c’est l’ambition de l’Association des Journalistes de la Grande Région en passe d’être lancée.

La Grande Région est régulièrement évoquée dans les médias. Mais la place qui lui est accordée est sans commune mesure avec les interactions quotidiennes qui animent les quatre territoires qu’elle recoupe. « Aujourd’hui, lorsque l’on propose un papier, un reportage, une émission, une retransmission sur la Grande Région, les responsables de nos médias nous répondent gentiment : d’accord, mais alors pas trop long » souligne Jean-Pierre Cour, journaliste et chef d’agence, à Metz, de l’hebdomadaire L’Ami Hebdo Lorraine, qui est à l’initiative de l’Association des Journalistes de la Grande-Région intitulée PGR comme Presse Grande Région, avec Philippe Herman, de la RTBF. L’idée de créer une telle structure n’est pas nouvelle dans la mesure où cette association s’inspire de l’IPI (Interregionale presse/presse interrégionale) une association de journalistes qui, il y a quelques années déjà, remplissait plus ou moins les mêmes objectifs, avant de disparaître, notamment pour des difficultés de financement.

Aujourd’hui le contexte est différent. Tout d’abord parce que les nouvelles technologies facilitent les échanges sans nécessiter d’importants investissements. Mais aussi car l’initiative est soutenue. Le président de la Grande Région, le ministre wallon René Collin, a confirmé son intérêt. Tout comme l’Institut de la Grande Région, présidé par Roger Cayzelle, qui est également président du Conseil économique, social et environnemental de Lorraine. En ce qui concerne le financement de la structure, il sera assuré par les cotisations d’adhésion des journalistes de l’association et la cotisation de la carte de presse Sarlorlux (voir encadré), d’une part, et, d’autre part, par les institutionnels (États, Lands, Régions, Départements…) et des organismes professionnels.

Concrètement, l’ambition de PGR, indépendante des médias eux-mêmes mais s’adressant aux journalistes en tant qu’individu, consiste à encourager et renforcer la coopération transfrontalière entre les professionnels afin de faciliter la circulation de l’information au-delà des frontières et de favoriser l’émergence d’une véritable culture « Grande Région ». Différents outils sont annoncés pour se faire : création d’un répertoire électronique de l’ensemble des coopérations transfrontalières existantes, mise en contact des membres avec un carnet d’adresses et de contacts des personnalités de la Grande Région dans les domaines de la politique, de la culture et de l’ensemble des acteurs œuvrant au sein de cet espace.

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Philippe Herman Premier président de PGR

De façon pragmatique, on essayera de coller à la Présidence de la grande Région, en termes de nationalité. C’est pour cela que je devrais devenir le premier président de PGR » souligne, Philippe Herman, journaliste de la RTBF, qui est l’un des initiateurs du projet. Comme son confrère Jean-Pierre Cour, Philipe Herman confirme les contacts en cours à l’échelon de la Grande Région, avec les présidents Cayzelle et Collin et leur intérêt. Les modalités de ces collaborations sont actuellement en discussion. « Nous avons profité de la prise de présidence wallonne, pour organiser une première manifestation le lendemain du sommet de Mayence, le 5 décembre, à Arlon. Nous avons aussi saisi cette opportunité, pour nous faire connaître auprès des confrères » précise Philippe Herman. PGR a, à nouveau, été présenté fin janvier, lors d’une rencontre au Club de la presse de Metz. « L’intérêt est vif de la part de la profession » affirme Jean-Pierre Cour. Les adhésions « concrètes » devraient donc vite débuter.


VERS UNE CARTE DE PRESSE GRANDE RÉGION

La création d’une « carte de presse Grande-Région » est envisagée. Elle aurait pour intérêt de simplifier les accréditations dans l’Eurorégion et de faciliter la professionnalisation des jeunes journalistes. Mais elle favoriserait surtout l’émergence d’une communauté professionnelle avec du poids. « Actuellement, lorsqu’un seul journaliste demande une interview au Premier ministre luxembourgeois, par exemple, il doit patienter plusieurs jours, voire, plusieurs semaines. Mais si nous demandons cet entretien au nom d’un collectif ou en tout cas en soulignant que les informations recueillies seront partagés avec les confrères de la Grande Région, représentant l’ensemble des médias du territoire, cela change tout » affirme Jean-Pierre Cour.