(© Illustration : Philippe Lorin)

Gallé, son musée remarquable, incontournable étape des visites touristiques de la cité ducale. Gallé, ses œuvres exceptionnelles, courues, chères, recherchées dans le monde entier. Gallé, son esprit rebelle et résistant. Deux Gallé en un, l’un célébré, l’autre quasi-méconnu et un temps méprisé. Fils de Charles et de Fanny, « qui tiennent à Nancy un commerce de cristaux et de porcelaines », Émile Gallé naît en 1846 à Nancy. À 21 ans, après des apprentissages à Meisenthal et Saint-Clément, il s’illustre à l’Exposition Universelle de Paris en obtenant une mention honorable pour la verrerie.

Dix ans plus tard, il reprend l’affaire de ses parents, avant d’empocher un triple prix, à l’Exposition universelle de 1889, laquelle est restée célèbre pour avoir exposé pour la première fois la Tour Eiffel. Gallé n’est pas encore tout à fait Gallé, mais les influences maîtresses de son œuvre, la nature et le végétal, apparaissent déjà comme une signature et une cote. Il est élu secrétaire de la Société centrale d’horticulture de Nancy en 1877. Nous sommes encore loin, à un quart de siècle, de l’acte fondateur de l’École de Nancy, « alliance provinciale des industries d’art », dont le but initialement est « de favoriser la renaissance et le développement des métiers d’art en province ».

Autour de Gallé, trois vice-présidents, engagés avec lui dans la promotion des arts décoratifs, trois noms qui font aujourd’hui planer les antiquaires et collectionneurs : Louis Majorelle, Antonin Daum et Eugène Vallin. Prouvé remplacera Gallé après sa mort, en 1904. Voilà, brutalement résumé, le Gallé flamboyant, symbole d’un Nancy éternellement lié à l’Art Nouveau.

L’autre Émile Gallé n’a rien de fade, il est pourtant bien moins connu. Un Gallé militant, « revendiquant le retour de l’Alsace-Lorraine à la France »L’autre Émile Gallé n’a rien de fade, il est pourtant bien moins connu. Un Gallé militant, « revendiquant le retour de l’Alsace-Lorraine à la France ». Son engagement patriote se traduit dans ses œuvres, telle la table Sagittaire d’eau, sur laquelle il grave « La grâce est une arme ». Ou ce vase de 1896, orné des vers de Victor Hugo : « ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ». Ou l’assiette Tudesque, en faïence, « réalisée vers 1873 et s’opposant à l’occupation allemande et au traité de Francfort. Elle représente un canard, portant casque prussien et baïonnette, se tenant en faction devant une déclaration de l’empereur Guillaume Ier : « je ne fais pas la guerre au peuple français ».

Par cette guerre de 1870, à l’issue de laquelle la France est amputée de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine, Gallé est personnellement marqué. Il y a participé « nullement pour défendre un régime impérial qu’il considère tyrannique. Cet engagement répond à un autre objectif, la défense de la liberté, de la patrie et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ».

Après la guerre, à Nancy, devenue capitale et ville frontalière – tandis que Metz et Strasbourg sont devenues allemandes –, Émile Gallé est un militant associatif, pas seulement patriote et humaniste, simplement participatif : « Il n’hésite pas à entrer en campagne pour défendre les causes qui lui semblent justes. Ainsi, en 1892, lors de l’inauguration dans le jardin de la pépinière du monument dédié à Claude Gelée, et réalisé par Rodin, il prend la défense du sculpteur dont l’œuvre ne plaisait pas aux Nancéiens ».

Avec ses concitoyens nancéiens, la relation ne sera jamais totalement au beau fixe, même après sa mort. Elle est d’autant plus en pointillé et faite de méfiance réciproque, que Gallé, à Paris, se plaît et brille. Son soutien au capitaine Dreyfus accentue encore la distance avec sa ville natale. Les journaux locaux lui sont hostiles, inscrivant l’engagement d’Émile Gallé pour Alfred Dreyfus au rang « des notabilités protestantes », notamment lorsqu’ils découvrent son nom dans la seconde liste de protestation publiée par L’Aurore. « Plus personne à Nancy n’ose me saluer en public », se plaint Gallé. Et le ton de certaines œuvres prend la couleur de ses états d’âme, autre source magnifique du poète.

Sources : Télérama, www.ecole-de-nancy.com