Une vaste étude sociologique sur les 18-30 ans confirme les cassures françaises. Mais La fracture, puisque c’est le titre du livre qui en émane, révèle aussi les révoltes et les espoirs d’une jeunesse capable de jongler avec d’apparentes contradictions.

Ce n’est pas un étudiant cherchant à saisir l’horizon qui le dit, ni même un jeune débarquant sur le marché du travail en pleine crise économique et sociale en constatant que, non, il ne suffit pas de traverser la route pour trouver un emploi. « C’est dur d’avoir 20 ans en 2020 », « cette formule qui claque comme un slogan », elle est l’œuvre du chef de l’État certes le plus jeune de l’histoire de la République française, mais chef de l’État quand même. Cette phrase introduit La fracture, paru dans la collection Document des éditions des Arènes : un ouvrage de Frédéric Dabi, directeur général « opinion » de l’Ifop, cosigné avec Stewart Chau, expert en stratégie d’opinion, responsable des études politiques et sociétales de l’institut de sondages Vivavoice.

Ce livre détaille et analyse « la plus grande enquête jamais réalisée sur la jeunesse », effectuée en février 2021 auprès de 1 500 personnes âgées de 18 à 30 ans. La dernière enquête de cette ampleur datant de 1999, celle-ci permet non seulement de brosser un portrait des jeunes d’aujourd’hui, mais aussi de montrer en quoi ils sont différents des générations précédentes. Autant prévenir, mais le titre s’en charge : ce que soulignent les auteurs, c’est l’apparition d’une véritable fracture avec les autres générations. Internet et les réseaux sociaux, mais aussi le terrorisme et le Covid-19 sont passés par là. Évidemment. Incontestablement. Les 18-30 ans, en 2021, estiment appartenir à « la mauvaise génération ». La preuve, un effondrement du niveau de bonheur : là où, à la fin du siècle dernier, 95 % d’entre eux se déclaraient « heureux » et même 46 % « très heureux », ces chiffres sont aujourd’hui de 84 et 19 % ! Pour enfoncer le clou, 30 % pensent que c’est « une malchance de vivre à l’heure actuelle » et une majorité dit ne plus avoir d’idéaux.

Mais en entrant dans les détails et en prenant le temps d’étudier les réponses par le prisme le plus large possible, Frédéric Dabi et Stewart Chau montrent que le désenchantement n’est pas la seule caractéristique de cette génération encline à vivre avec ses contradictions, qui sont d’ailleurs plutôt celles de l’époque : génération désenchantée, oui, mais résiliente ; consciente de devoir réinventer le futur mais capable de croire en son avenir ; intransigeante sur la protection de l’environnement tout en accordant peu de confiance à l’État et peu de crédit aux élections ; sensible à l’égalité, tolérante en matière de mœurs et de croyances mais adhérant de plus en plus aux thèses de l’extrême droite. Si un livre bouscule les lignes autant que les idées reçues, c’est celui-là.

La Fracture, de Frédéric Dabi avec Stewart Chau
Les Arènes, 288 pages, 19,90 euros
www.arenes.fr