La crise des euromissiles constitue une période des relations internationales spécifique de la fin des années 70 et du début des années 80, en Europe. Dans un climat particulièrement tendu, elle a opposé l’U.R.S.S et les États-Unis, à travers une course frénétique à l’armement. En réponse au déploiement soviétique de missiles au nom effrayant de SS 20, les Américains installent en République Fédérale d’Allemagne, contre l’avis des militants pacifistes, des missiles Pershing. Histoire d’un affrontement dans lequel la France a pesé.
par Marc Houver

Les rapports avec l’U.R.S.S. ont très fortement marqué l’histoire mondiale du XXème siècle. En Europe notamment, ils ont profondément troublé et divisé l’opinion publique, dans une ligne de fracture entre ceux qui voyaient en l’Union soviétique l’incarnation du mal absolu et ceux qui pensaient, au contraire, qu’elle constituait l’avenir de l’humanité.
La France n’a pas échappé à ce questionnement de tous les instants, elle qui a toujours entretenu, à travers les siècles, d’excellents rapports avec la Russie des Tsars. Dès la révolution d’octobre 1917, elle a été placée devant un cruel dilemme : poursuivre ou non cette relation séculaire. Dans une alternance erratique de périodes de sérénité et de tensions diplomatiques, c’est le réalisme qui l’a en général emporté, le ton des rapports franco-soviétiques étant plutôt au rapprochement permanent(1).
Les propos du Président Pompidou, au moment où il accueille en octobre 1971, son homologue soviétique, Léonid Brejnev, illustrent cette volonté d’entretenir un dialogue et une relation permanents  : « Le rapprochement entre la France et l’Union soviétique répond à des données permanentes. L’Histoire le prouve qui, depuis cent ans, a vu le peuple français et le peuple russe unis dans les combats pour leur existence et leur liberté ». Et comme si cela ne suffisait pas, il continue en affirmant que « la politique d’entente et de coopération entre la France et l’URSS est appelée à devenir une constante. » La relation avec le « pays des Soviets » constituera, en fait, très souvent, un outil de politique intérieure, utilisé avec le même cynisme manipulateur par les gouvernements successifs comme par le parti communiste français lui-même.
Les années 70 vont marquer toutefois une rupture dans cette doctrine des bons rapports savamment entretenus par les dirigeants français. En effet, petit à petit, le fossé se creuse avec l’URSS. L’opinion française affiche, de plus en plus, son hostilité à Moscou, malgré les discours de détente et de coopération que la classe politique française, imperturbable, continue de distiller. L’expulsion vers l’Allemagne du dissident Soljenitsyne, signe définitivement le divorce entre les intellectuels et la doctrine diplomatique de l’État français. La rupture s’explique aussi par l’accroissement continuel de la puissance militaire de l’URSS qui place la France entre les deux mâchoires d’un même étau, soviétique d’une part, et américain d’autre part. Une formule fameuse du président Mitterrand retenue par l’Histoire : « les pacifistes sont à l’Ouest, mais les missiles sont à l’Est ».François Mitterrand, bien que pénétré de la tradition franco-russe, a bien saisi les mouvements de l’opinion, d’autant que « l’intelligentsia (a) rejoint (sur la question de la sécurité) la grande opinion (2) ». Il saura les mettre à son profit pour tenir une place déterminante dans le règlement de ce que l’histoire retiendra comme « la crise des euromissiles ». Il va même devenir le symbole d’une fermeté nouvelle dans les rapports franco-soviétiques et affirmera sa vigilance et son intransigeance à l’égard de l’U.R.S.S. Il affirme ainsi en mai 1980 que « le désir d’un équilibre européen, garanti par ce bon accord avec l’allié oriental (3), ne peut pas aller jusqu’à renoncer aux intérêts éminents de la France. Lorsque de ce côté là, il y a menace, il est bien normal de rechercher des garanties de notre sécurité… » Car en cette fin des années 70, la question de la sécurité de la France et des pays européens et, à travers elle, celle de la course aux armements, est prégnante. Les deux « Grands », en l’occurrence l’U.R.S.S. et les U.S.A., se livrent une lutte acharnée, depuis 1945, pour acquérir la suprématie en matière nucléaire, dans la conquête spatiale, dans le domaine des missiles intercontinentaux comme dans celui des sous-marins lance-engins. C’est une course folle à celui qui possèdera l’arsenal stratégique le plus important et de la plus grande précision technique. Une escalade à la sophistication de l’armement qui va connaître son apogée avec le développement par l’Union soviétique des missiles SS 20, armes stratégiques d’une portée de 5 000 kilomètres, dotées de trois têtes nucléaires indépendantes, capables de toucher, chacune, de manière précise, un objectif distinct. Tirés de la Russie, leur champ d’action touchait toute l’Europe occidentale, le nord de l’Afrique et le Moyen-Orient. Propulsés depuis la Sibérie, ils pouvaient couvrir toute l’Asie. Des missiles qui étaient donc en mesure d’atteindre le monde entier… sauf le continent américain. Une situation qui ne pouvait laisser l’Europe indifférente face à une menace militaire spécifique qui avait pour effet de peser politiquement et sur les gouvernements ouest-européens.
Il fallait réagir face au déploiement régulier des SS 20 soviétiques qui appelait, en retour, de la part des Américains, le déploiement, sur le territoire allemand, de missiles Pershing II. Mais c’était compter sans les angoisses des pacifistes européens qui portaient, de manière aussi fière que visible, le fameux slogan « Ni Pershing, ni SS 20 ». Une devise que le candidat, puis le Président, François Mitterrand ne pouvait partager, tant l’homme était encore marqué par le souvenir de l’aveuglement pacifiste des années 1940 qui avait conduit à l’avènement du régime hitlérien. Il pèsera, dès lors, de tout son poids dans les négociations lancées en novembre 1981 par le Président américain, Ronald Reagan, en vue de renoncer au déploiement des Pershing II à condition que les Soviétiques démantèlent totalement leurs missiles SS 20. Fin 1982, face aux atermoiements des deux superpuissances en la matière, devant les pressions de l’U.R.S.S. sur les opinions d’Europe de l’Ouest, et face au chantage visant à opposer la France à ses alliés, le Président français va chercher une occasion d’infléchir le rapport de force.
Il la trouvera à l’occasion de deux discours prononcés, pour le premier, le 20 janvier 1983, devant le Bundestag en vue de convaincre les Allemands d’accueillir les missiles américains Pershing et, pour le second, le 12 octobre de la même année, au Palais royal de Bruxelles, avec une formule fameuse retenue par l’Histoire : « les pacifistes sont à l’Ouest, mais les missiles sont à l’Est ». Quelques mots importants, prononcés à la face du monde qui conduiront à l’élimination définitive de toutes les fusées nucléaires en Europe. Un démantèlement qui marquait le dernier choc entre les deux « grands » sur le territoire européen.

(1) Rappelons que la France a reconnu l’U.R.S.S. le 28 octobre 1924
(2) La formule est de Hubert Védrine dans son ouvrage  Les mondes de François Mitterrand – À l’Élysée 1981-1995 – Éditions Fayard 1996
(3) L’U.R.S.S. dans laquelle s’incarne la Russie


« GUERRE À LA GUERRE » : LE PACIFISME

La paix est une des quêtes les plus essentielles de l’humanité qui en a besoin pour vivre dans l’harmonie et le développement maîtrisé. Mais celle-ci ne s’impose pas d’elle-même. Elle est, au contraire, une conquête permanente de l’Homme à travers l’Histoire. Si certains considèrent qu’elle ne peut être que le fruit d’un équilibre des forces, d’aucuns estiment, à l’inverse, qu’elle ne peut s’imposer durablement qu’à la condition que l’idée de la suppression de la guerre entre tous les peuples soit communément admise. Cette croyance est appelée « pacifisme ». Elle est un courant de pensée dont la dénomination remonte à la fin du XIXème siècle et repose sur le postulat selon lequel il existerait une société idéale, sans tension ni violence. Reposant sur un corpus doctrinal et théorique particulièrement solide, le pacifisme s’effondre malheureusement aussi facilement qu’un château de cartes. Il ne résiste en effet pas à l’épreuve des balles…


LA CRISE DES EUROMISSILES VUE DE L’INTÉRIEUR

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François Mitterrand prononce un discours décisif au Bundestag en 1983 (©DR)

Dans un ouvrage fort intéressant et très documenté, Les mondes de François Mitterrand, Hubert Védrine, diplomate talentueux et proche collaborateur de l’ancien Président de la république française, en grand spécialiste des relations internationales, présente les coulisses des grands événements internationaux de la période 1981-1995. Il relate ainsi par exemple la rédaction du discours prononcé par François Mitterrand au Bundestag en janvier 1983 : « Je n’oublierai jamais, pour ma part, le François Mitterrand exigeant et rigoureux de cette nuit là, son esprit concentré tel un laser sur les aspects les plus complexes de la sécurité européenne, son insistance à pousser Cheysson, Hernu, Bianco, Saulnier, Attali et moi dans nos derniers retranchements, son entêtement à trouver le mot juste. Je nous vois encore tard dans la nuit, disposés en arc de cercle autour de son bureau, dans la lumière des lampes. J’entends dans le silence de la pièce sa plume crisser. Je revois l’encre bleue, (…), son écriture régulière. De tous les discours à la préparation ou à la relecture desquels j’ai participé, c’est celui qui reste pour moi « le » discours, celui dans lequel ont été fondus le plus exactement la rigueur sémantique, les choix stratégiques, la décision politique ».