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En novembre 324, Constantin 1er, empereur romain, crée Constantinople. Il pense une ville capable d’être un contrepoids à l’influence de Rome. Héritière de Byzance, la capitale politique, religieuse et intellectuelle des portes de l’Orient, est la proie constante des convoitises barbares et arabes notamment. Le 29 mai 1453, elle tombe aux mains de Mehmed II et des Turcs ottomans.

Le soleil touche à son zénith, ce 29 mai 1453, lorsque les Ottomans franchissent les remparts de Constantinople et pénètrent dans la ville qu’ils viennent de conquérir de haute lutte, après presque deux mois d’un siège sanglant. L’événement est majeur et va s’inscrire très longtemps dans les livres d’histoire comme un moment important de bascule, celui qui met fin au Moyen Âge.

La cité a été créée huit siècles plus tôt pour tenir un rôle particulier dans l’Empire romain. Dans l’esprit de ses promoteurs, elle doit contrebalancer Rome et permettre de gouverner les provinces orientales, par une surveillance rapprochée des Perses et des Germains. Une vocation qui s’inscrit dans sa position géographique stratégique, à la charnière entre deux continents, l’Europe et l’Asie.

C’est l’empereur Constantin (272-337) qui, le premier, a compris qu’il fallait que le pouvoir impérial tienne une place prépondérante en cet endroit stratégique du monde. Il choisit Byzance. L’ancienne cité grecque, capitale de la Thrace, fondée au milieu du septième siècle avant Jésus-Christ, est la place qui permet de contrôler le commerce de la mer Noire. Située au milieu des provinces barbares, elle verrouille le Bosphore et constitue l’entrepôt du monde hellène. Qui possède Byzance s’assure une influence sur tout le monde grec.

La ville synonyme de splendeur, protégée par de robustes fortifications, est à l’apogée de sa puissance économique et de son influence politique au deuxième siècle. Mais la guerre civile va avoir raison de ce colosse qui ne cesse de vouloir s’affranchir de la tutelle de Rome. Un lieu d’attractivité économique, au prestige intellectuel et spirituel sans cesse confirmé. Après l’assassinat, en 192, de l’empereur romain Commode, son successeur, Septime Sévère, assiège la ville pendant… trois ans. Lorsqu’il parvient à ses fins, sans doute courroucé par un aussi long esprit de résistance des Byzantins, l’empereur procède à des massacres en masse, démantèle la cité de tous ses privilèges et la ravale au rang de simple bourgade.

Il faut attendre l’an 330, pour que Byzance renoue avec sa gloire déchue. Mais, si elle reprend sa juste place dans l’histoire des hommes, c’est sous un nouveau patronyme, Constantinople, du nom du premier empereur romain chrétien, Constantin 1er qui a décidé de ressusciter la bourgade à l’illustre passé. La ville connaît très vite un essor démographique, jusqu’à atteindre trois cent mille habitants. Fortifiée au fil des ans, on peut y vivre dans la quiétude malgré les nombreux et fréquents sièges(1), menés par les Arabes notamment. Mais ce sont surtout les épidémies de peste, toutes aussi régulières que les affrontements armés, mais bien plus meurtrières, qui font de nombreuses victimes.

Malgré ces différents traumatismes, Constantinople renaît à chaque fois de ses cendres. Avec des fortunes diverses, elle demeure jusqu’au quinzième siècle un lieu d’attractivité économique, au prestige intellectuel et spirituel sans cesse confirmé. Marchands et érudits s’y côtoient et sillonnent l’Europe. On peut y commercer comme aux temps jadis. Mais on peut aussi s’y instruire. Et surtout, on peut y vivre pleinement sa foi chrétienne. La gigantesque cathédrale sainte Sophie, dédiée à la sagesse divine, érigée par l’empereur Justinien, en témoigne symboliquement. Dès lors, Constantinople se pose, dès les origines, en incarnation de l’empire romain en ce qu’il est l’héritier de l’antiquité classique et le rempart de la chrétienté face à l’expansion de l’islam.

Mais, au milieu du quinzième siècle, la place charnière stratégique, a perdu de sa superbe. La ville aux trois cent mille âmes, n’abrite plus en ses remparts que quarante mille habitants, isolés dans un arrière-pays tout aussi dépeuplé. Tout au plus, la ville constitue-t-elle encore une place commerciale où les marchands vénitiens et génois, peuvent s’approvisionner en soieries chinoises. Pour la défendre, la citadelle ne dispose que d’une indigente armée de moins de huit-mille soldats. Pour qui voudrait planter ses crocs dans un monde romain à l’agonie et, en conséquence, mettre à mal la Chrétienté, Constantinople constitue une proie facile et alléchante, qu’il est impératif de convoiter.

Un homme l’a mieux compris que tous les autres : il se nomme Mehmed II. Face à lui, un autre homme, croit au contraire, que les remparts sont toujours plus solides que les déterminations personnelles : c’est Constantin XI. Il voue une confiance absolue en la solidité du triple cercle de murailles qui protège la ville et pense que les fortifications en question seront suffisantes pour résister, au moins le temps nécessaire à l’arrivée de renforts en armes.

Le sultan Mehmed II cultive depuis longtemps son projet. Après tout, ce qui a été bon, durant tant de siècles, pour l’Empire romain, peut l’être pour lui aussi et pour l’Empire ottoman dans son ensemble. Son dessein conquérant nait au moment où il monte sur le trône, le 18 février 1451. Pour pouvoir le mener à bien, il gagne tout d’abord la paix intérieure à l’Empire ottoman, en se conciliant le grand vizir(2) et les Janissaires. En diplomate rusé et avisé, mais aussi en stratège militaire, il remporte, ensuite, la paix extérieure, par la conquête de l’émirat de Karaman, en juin 1451 et le renouvellement des traités de paix avec Venise et la Hongrie.

La voie est libre pour permettre à Mehmed II de préparer méticuleusement la prise de Constantinople. Il fait, en premier lieu, construire une forteresse sur la rive européenne du détroit de Bosphore. Dans le même temps, un ingénieur hongrois est chargé de fabriquer de nouveaux canons gigantesques, indispensables à qui veut percer d’immenses murailles. Constantin XI, qui a bien compris le stratagème de son adversaire, lui propose un traité de paix que le sultan refuse.

Pour se préparer à un long siège, l’empereur romain fait accumuler d’importantes réserves de nourriture et Le sultan Mehmed II cultive depuis longtemps son projet. Après tout, ce qui a été bon, durant tant de siècles, pour l’Empire romain, peut l’être pour lui aussi.réclame l’aide du pape. Pour condition de lancement d’une croisade destinée à venir en aide aux Chrétiens de cette contrée du monde, ce dernier, place en préalable de toute intervention, une unification des Églises catholiques et orthodoxes. Un projet impossible. Il ne reste dès lors pour seule issue que de subir les offensives de l’assaillant.

Les premiers assauts du « grand Turc » commencent en avril 1453. Mehmed II aligne 150 000 hommes en armes et une puissante artillerie composée de cinquante grosses bombardes(3) d’une taille inédite pour l’époque et de plusieurs centaines de bombardes de calibre plus habituel. Il y a là de quoi projeter, sans relâche, des boulets pendant plusieurs semaines. À cet arsenal, s’ajoute une armada qui vient en appui de l’assaut terrestre. L’engagement est quotidien et dure près de deux mois, jusqu’au moment de l’assaut final.

Celui-ci est lancé le 29 mai 1435, avant l’aube, à une heure trente. Plusieurs milliers de Turcs attendent avec impatience d’en découdre. Cela fait trop longtemps qu’ils rêvent de cet instant décisif. Ils pénètrent dans la ville par vagues successives et ne font pas de quartiers. Vaincre ou périr semble être la devise des belligérants. Même l’empereur Constantin XI, qui s’est réfugié dans la basilique sainte Sophie, périt les armes à la main.

À l’issue des combats, quatre milles cadavres jonchent les sols, venelles et remparts de Constantinople. Mehmed  I découvre le triste spectacle quand il pénètre dans la ville, en début d’après-midi. Un bilan humain qui va s’alourdir encore des sinistres conséquences des exactions additionnelles de trois longues journées de pillages au cours desquelles, selon le droit des vainqueurs, on commet viols et homicides. Pour les vingt-cinq milles survivants, les perspectives ne sont pas réjouissantes : ils vont tous être réduits en esclavage, tandis que le sultan Mehmed II fait venir des immigrants des quatre coins de l’empire, en vue de restituer à la cité son lustre d’antan par de nouveaux apports humains.

Il décide également de faire de la ville la capitale de son propre empire, l’Empire ottoman. Une capitale qui connaîtra l’acmé de son rayonnement sous la houssine d’un autre sultan appelé à une grande destinée, Soliman II le Magnifique. Il n’aura fallu que cinquante-quatre jours d’un siège interrompu pour voir s’écrouler un empire vieux de 1125 ans, l’Empire romain d’Orient.

(1) En 626, de 674 à 678, de 717 à 718
(2) L’équivalent du chef de gouvernement
(3) Pièce d’artillerie qui lance des boulets de pierre ou de fer d’un calibre et d’un poids importants. L’arme n’est pas à proprement parler meurtrière, mais elle est effrayante en ce qu’elle permet d’abattre des fortifications.

Mehmed II : L’habile sultan

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Les moments déterminants de l’Histoire sont toujours servis par une masse d’anonymes, mais entrent dans la postérité par un homme ou une femme au talent spécifique qui en a été à l’origine. Ainsi, la chute de Constantinople est-elle indissociable d’une figure emblématique, celle du sultan Mehmed II. Ce titre de gloire lui vaut, à seulement vingt et un ans, le surnom de Fatih (le conquérant) et de Kayser-i Rum (César des Romains). Mais Mehmed II n’est pas qu’un stratège et chef militaire hors pair, il est aussi un esthète et un érudit, amateur de littérature, de beaux-arts et de philosophie. Alliant ses nombreuses qualités, il a très tôt compris qu’il pouvait faire de Constantinople l’écrin de l’influence ottomane en en faisant la capitale de l’empire. Assoiffé de conquêtes, il a conduit une politique expansionniste inédite avant lui de la part des Ottomans. Il étend son empire sur les Balkans, l’Anatolie, la Crimée et va jusqu’à prendre pied en Italie. L’homme aux sept épouses était aussi notoirement connu, pour son penchant pour les éphèbes (plus ou moins jeunes…), mais aussi pour une lubricité qu’il n’hésitait pas à imposer par la violence. A sa mort, le 3 mai 1481, il laisse derrière lui un empire puissant mais une armée épuisée et une population au bord de la guerre civile.


Le palais de Topkapi

À peine Constantinople tombée entre ses mains, le sultan Mehmed II décide de faire construire un palais impérial à la hauteur de ses ambitions démesurées. Quand on cherche à dominer son temps, il est nécessaire de la marquer de traces bien visibles de tous. Il en conçoit lui-même l’implantation, sur la pointe du Sérail, le promontoire qui donne sur le Bosphore, la Corne d’Or et la mer de Marmara. Il installe ses appartements sur les points culminants de cette éminence. Loin des canons de l’architecture stricte des résidences royales de l’époque, le palais est conçu pour permettre des accroissements et des changements au gré des humeurs et des besoins fonctionnels, comme l’ajout d’un pavillon spécifique pour accueillir un harem par exemple. Les meilleurs ouvriers sont convoqués pour travailler les matériaux les plus nobles. Le chantier dura près de six ans et connut de nombreux changements encore, notamment sous le règne de Soliman le Magnifique.


C’est Byzance !

Lancienne colonie grecque construite sur le Bosphore et qui devint tour à tour Constantinople, puis Istanbul, n’est jamais vraiment morte dans les esprits. À preuve, sa présence dans le vocabulaire courant. Par exemple, Byzance est restée dans les esprits comme un symbole d’opulence, alors même qu’il n’en a rien été à de nombreuses périodes de son histoire. Si l’expression a été popularisée, c’est parce qu’elle a été utilisée dans une pièce de théâtre itinérante dans laquelle un personnage disait « Quel luxe ! Quel stupre ! Mais, c’est Byzance ici !»

Tout comme, on parle de discussions ou de querelles byzantines lorsqu’il s’agit de qualifier des discussions oiseuses à force d’être subtiles et inutiles. On raconte en effet que, lorsque Byzance fut assiégée par le sultan Mehmed II le Conquérant, en 1453, les moines et les érudits de la ville débattaient de points théologiques, alors même qu’on se battait sur les remparts. Un de leurs sujets de discussion préférés a d’ailleurs donné naissance à une autre expression. On dit de personnes qui parlent de problèmes inutiles et insolubles qu’elles discutent du sexe des anges.

Byzance a même fait irruption dans le vocabulaire des informaticiens. En effet, lorsqu’on parle de « problème de généraux byzantins », on le fait en guise de métaphore destinée à qualifier un problème de mise en cause de la fiabilité des transmissions et de l’intégrité des interlocuteurs.