© Pardès Rimonim

Pour Amandine Truffy et Bertrand Sinapi de la compagnie messine Pardès Rimonim, le théâtre est une quête de sens et une force collective en mouvement : une vision qui prend forme aussi bien dans leurs choix artistiques qu’à travers leur engagement syndical. Autant de liens avec le réel qui les encouragent à penser le théâtre comme un outil pour imaginer le monde de demain.

Depuis quinze ans, la compagnie messine Pardès Rimonim est omniprésente sur la scène locale. Au fil d’une douzaine de créations, ils ont écumé les théâtres de la région, multiplié les liens avec les structures comme avec les publics, dans les quartiers, en ruralité et avec des artistes étrangers : des rencontres et des voyages qui ont donné forme à un parcours « en toile d’araignée ». Amandine Truffy, dramaturge et comédienne et Bertrand Sinapi, auteur et metteur en scène, ont commencé à tisser le fil dès leur rencontre au sortir de leurs études théâtrales à Paris en fondant Pardès Rimonim en 2004. « On avait envie de s’emparer des choses, d’écrire et de créer des projets de groupe » indique Amandine. « Je ne me voyais pas faire autre chose qu’écrire, j’ai choisi le théâtre car c’est un monde où la notion de groupe est importante, poursuit Bertrand. Ce binôme d’un auteur et d’une dramaturge donne les règles du jeu, une direction, mais l’idée est de fabriquer et agiter ensemble ».

Des interrogations d’Hamlet aux mouvements à la fois absurdes et révolutionnaires de Dé-livrance sur une scène livrée au hasard, de la question de repenser le monde après son effondrement dans Dieu reconnaîtra les siens aux histoires avec un grand et un petit H disséquées dans Un Siècle ou Mystère, jusqu’à leur dernier cycle consacré aux exils, Pour Pardès Rimonim, la pensée se développe toujours en groupe : via l’action culturelle, les rencontres.le théâtre de Pardès Rimonim est celui d’individus qui s’interrogent sur leur capacité à exister et à changer le monde. « Ce qu’on a fait, ce qu’on fait, ce qu’on fera sont des questions qui traversent tous nos spectacles » note Bertrand. « Nous sommes une génération à qui l’on a dit : tout a déjà été réalisé, explique Amandine. Peut-on faire une différence ? En travaillant auprès des publics, notamment avec des collégiens, on voit que c’est une question qu’ils partagent. On tente de participer, de créer un dialogue avec les gens qui viennent nous écouter pour créer des déclics ».

Pour Pardès Rimonim, la pensée se développe toujours en groupe : via l’action culturelle, les rencontres, avec une auteure syrienne sur le récent A Vau l’eau, avec des militaires pour Survivre, au cours d’ateliers dans les quartiers de Bellecroix et de la Patrotte à Metz… « On a toujours voulu aller voir des gens qui ne nous ressemblent pas, donner de la voix aux rencontres que l’on fait, explique le duo. On se sert de l’intelligence des autres pour s’inspirer ». Et si leur « port d’attache et leur tribu » sont à Metz, Pardès Rimonim voyage pour trouver ces connexions, notamment via des résidences triennales au Théâtre du Saulcy, au Théâtre Ici et Là à Mancieulles et aujourd’hui à la Kulturfabrik d’Esch-sur-Alzette afin de développer les échanges avec des artistes européens, que l’on retrouve régulièrement dans leurs spectacles. « Le nomadisme est la clé pour multiplier les rencontres. On aime parler de toile d’araignée pour définir notre structure parce que ça évoque plein de fils qui se tiennent ensemble et qui offrent une solidité. Pas question de s’enfermer dans un lieu, on préfère les allers-retours ».

On peut imaginer que c’est cette politique du voyage, de l’échange et de l’écoute qui a mené Amandine et Bertrand vers l’engagement syndical. Leur mentor en la matière fut le regretté Dominique Répécaud, directeur du CCAM de Vandoeuvre. « On s’est longtemps sentis isolés, et on a pu voir que c’était le cas de nombreuses compagnies, racontent-ils. Dominique nous a incité à entrer au Syndeac (Syndicat des entreprises artistiques et culturelles) en nous disant que le théâtre était un milieu très concurrentiel, stressant, parfois violent mais qu’en se mettant autour d’une table on pouvait réfléchir à comment mieux fonctionner ». Amandine et Bertrand seront au cœur de la création du Collectif du 20 janvier, né en 2015 face à la perspective de baisses de moyens pour le milieu culturel suite à la réforme territoriale. « Les résidences dans les quartiers à Metz, les conventionnements triennaux avec la région Grand est sont nés des discussions du collectif avec les collectivités : on a trouvé des terrains d’entente, aujourd’hui le dialogue existe ». Des succès qui les ont convaincu de créer il y a quelques mois le Collectif du spectacle vivant messin, qui rassemble 24 compagnies et festivals. Dans le contexte des élections municipales, celui-ci s’est fixé plusieurs objectifs à évoquer avec les forces politiques en présence à Metz : « il faut mieux financer les structures qui existent déjà et penser à un lieu : un théâtre aurait toute sa place à Metz » note le couple. Autant d’engagements prolongeant l’idée qui sous-tend toute leur démarche artistique : « seul le groupe permet de trouver l’énergie ». 

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Après le choc ?

Face à la crise sanitaire qui frappe durement le milieu culturel, la réflexion de la compagnie Pardès Rimonim est, à l’image de ses engagements sur et hors les planches, double : penser d’abord aux conséquences économiques et sociales pour le théâtre et ceux qui le font vivre, et imaginer des solutions artistiques et pratiques. « C’est peut-être le moment de s’arrêter pour réfléchir à ce qui dysfonctionne : dans le statut des intermittents, les structures, au niveau artistique aussi ». Concernant les annonces gouvernementales en matière de soutien à la culture, si Amandine Truffy juge « nécessaire » la décision d’une année blanche pour les intermittents, elle est moins convaincue notamment par la promesse d’un grand programme de commande publique. « Ce qui me frappe, c’est l’absence de vision : quels financements, quels cadres d’action au-delà des annonces ? Les syndicats ont déjà fourni des idées ; le choc est commun, on veut participer à la résolution des problèmes ».

La dramaturge de la compagnie messine évoque, plus largement, ce que la crise a de révélateur quant au statut du monde du théâtre et de la culture au sein de notre société. « Il y a une frustration dans le milieu de la culture qui dure depuis des années, face à la baisse des moyens, des salaires et par rapport à la façon dont son rôle est négligé : le théâtre notamment peut contribuer à repenser le monde, entretient un lien fort avec les publics, les populations… il faut utiliser cela ! » Pour retisser le lien social, il faudra déjà composer avec le réel, songer aux représentations annulées ou reportées à l’aune des règles de distanciation, là où le théâtre est l’art de la proximité, du brassage et de l’expérience collective par excellence. Pardès Rimonim imagine déjà des scénographies adaptées et des spectacles sur le thème de cette crise inédite dans l’histoire moderne. « Et si c’était aussi le rôle de la poésie de s’emparer de ce sujet ? interroge Amandine Truffy. En France, on a des forces pour ré-imaginer l’avenir ; le théâtre en fait partie ».