Jérémy Bracone ©Vianney Huguenot

Jérémy Bracone nous rappelle une chose toute bête. Le premier talent du romancier crée l’envie d’arriver vite au bout du livre, de tout savoir, de comprendre ce que Moïra, fugueuse, « immature et égoïste » mais capable « d’exquises folies », a bien pu devenir. Ce que le mari abandonné, ouvrier et poète, Figuette, a dans la tête. Paradoxe fantastique, on veut rester des plombes dans son roman, comme on traîne le dernier jour des vacances à chercher des coquillages et des excuses sur la plage. Et si on repoussait d’une semaine.Et si on ne rentrait pas. Danse avec la foudre (éditions L’Iconoclaste) raconte un homme, une femme, une bande, une ville, la région des mines de fer, « la petite Italie » lorraine dont il est originaire, des histoires d’amour cabossées.

Le deuxième talent du romancier ? Savoir ne pas nous pomper l’air avec sa science, sa chorégraphie des figures de style, sa mitraillette des ponctuations et sa psychose des élucubrations. Pari réussi aussi de ce côté, jamais l’envie de sauter des pages ne perturbe le voyage. Jérémy Bracone n’est pas Georges Clemenceau, ni Françoise Sagan, les deux se pointent pourtant très vite dans ma lecture, bonnes fées penchées sur cette première. J’entends Clemenceau, patron de l’Aurore et sublime façonnier de bons mots avant d’être Père la victoire, prier ses journalistes de la jouer modeste et limpide : « N’oubliez pas qu’une phrase se compose d’un sujet, d’un verbe et d’un complément. Ceux qui voudront user d’un adjectif passeront me voir dans mon bureau. Ceux qui emploieront un adverbe seront foutus à la porte ». Pourquoi Sagan ? Parce que peu de souvenirs d’écritures si simplement belles depuis Bonjour Tristesse. Jérémy Bracone façonne un style, comme un ouvrier sa belle ouvrage. Il balance son lecteur dans le monde réel sans passer par la case version, sans guirlande à tout bout de champ de foire. Il s’explique et cafte son enfance et son éditrice-complice : « Cette histoire, je la porte depuis que j’ai dix ans, depuis le mois de juillet 1990. Je m’en souviens parce que c’était la coupe du monde de foot. J’étais sur mon petit vélo, dans les rues d’une cité, à Thil [où Jérémy Bracone a grandi. Il est né dans la ville d’à côté, Villerupt] et j’ai entendu les adultes parler d’un fait-divers. Les voisins voient de la lumière dans un sous-sol, appartenant à un couple de retraités parti en vacances. Du coup, ils appellent la gendarmerie… ».

Dévoiler la suite du fait-divers allume quelques pistes sur la fin du livre et émousserait la saveur du récit, où le lecteur déroule un genre de polar social. Je la boucle donc. Jérémy Bracone : « Quand j’entends ce fait-divers, qui faisait ricaner certains, moi je suis fasciné, à tel point que j’y pense tout le temps. Depuis tout petit, j’avais en tête d’écrire des livres et je me suis dit : quand je serai grand j’écrirai cette histoire. Douze ou treize ans plus tard, je me suis mis à l’écrire, j’ai trouvé tout de suite un éditeur qui a fait faillite deux mois avant la sortie du livre, c’était l’époque de la crise de 2008. J’avais travaillé plusieurs années sur ce livre, je n’avais plus le courage de chercher un autre éditeur et j’ai mis le manuscrit dans un tiroir. Je l’ai oublié, jusqu’à il y a deux ans, et je l’ai envoyé à une éditrice qui l’a rapidement accepté. Je l’ai retravaillé main dans la main avec elle. Quand j’ai eu fini, elle m’a dit : arrête de vouloir en mettre plein la vue et prouver que tu sais écrire, écris pour les gens qui sont le sujet de ton livre, tu veux écrire pour eux ou pour les intellectuels parisiens ? ». Bim, comme dit l’autre. Il réécrit. Le résultat promet d’autres livres, d’autres succès. Clemenceau, Sagan et encore.

Un troisième larron accompagne mon plongeon dans l’univers de Bracone : Pelot (et j’arrêterai là avec les comparaisons finalement absurdes), Pierre Pelot, faiseur d’atmosphères, dernièrement publié au « panthéon du polar », la Série Noire. C’est l’instant magique de la lecture d’un Bracone. On embarque dans un monde, on ne sait pas trop à quel moment, sur quel quai ça se passe, on se laisse prendre par le chef de gare. D’abord, un décor : « Villerupt, surnommée la Petite Italie, avait poussé de rien au début du siècle dernier, lors de l’eldorado du fer. Dans les années 1980, les hauts fourneaux étaient tombés comme des quilles, laissant la place à d’immenses friches. Sous la ville, le sol chancelle : le gruyère de galeries abandonnées qui relient les cités du bassin menace de s’effondrer. Les traces des mines et des aciéries sont toujours visibles à la surface. Ici, des crassiers; là des cratères ;  et partout la terre est rouge de fer. Rouge comme l’héritage communiste : les rues portent les noms de Lénine, Karl Marx ou encore de Iouri Gagarine. Au temps des mastodontes cracheurs de feu, même le ciel était rouge » (1). Puis, des acteurs, Figuette, Moïra, Zoé, Mouche (c’est le chien), Bolchoï, Piccio, Nourdine, brossés tendrement, souvent avec humour. Il y a aussi « Tatta, l’œil de Moscou, un nez joufflu, une dentition amovible et des pantoufles poilues en peau de Muppet. La mère Tatta ne mesure pas plus d’un mètre quarante. Elle se ratatine d’année en année. Mario Poppini raconte que si elle continue à rétrécir, elle pourra négocier un demi-tarif avec les pompes funèbres » (1). Et Wanda, serveuse au Spoutnik, bar ainsi baptisé pour la gnôle du patron « qui vous envoyait dans la stratosphère ». Wanda est généreuse en cacahuètes et en écoute : « La plupart des gens n’écoutent pas quand on leur parle. Ils ne font qu’attendre poliment, parfois même avec impatience. Mais pas Wanda. Peu importe que vous lui parliez du cancer de votre femme ou du slip qui vous gratte, elle écoute » (1).

Jérémy Bracone réveille des époques, sur une juste dose de mélancolie, l’époque de l’école du bistrot, pilier de la solidarité de classe, celle « tout le monde vivait dehors, où il y avait des bancs partout », quand l’intérêt de l’autre, bercé par une puissante culture ouvrière et politique, allait mieux de soi.

 

(1)-Extrait de Danse avec la foudre de Jérémy Bracone

Éditions L’Iconoclaste, 277 pages, 19€

editions-iconoclaste.fr

 

Si quelqu’un a le 06 de Stéphane Bern…

Que Jérémy Bracone entame une carrière d’écrivain ne surprendra pas. Pour l’heure, le métier d’artiste plasticien l’occupe principalement. « Je dis parfois, plus simplement, que je suis sculpteur et dessinateur ». Voyez son site bracone.com pour mesurer l’étendue de sa poésie. Signe encourageant, bien qu’il ne fraye pas chez les millionnaires, il ne fait plus appel à des jobs complémentaires. Il vit en Gironde, la morale ouvrière encore dans la musette, fidèle à l’esprit des chapelles de son enfance, minière, italienne, lorraine, communiste. Des souvenirs doux errent dans sa mémoire : « Ça se passait très bien entre toutes les communautés, chacun allait chercher la richesse des autres, les mamas italiennes apprenaient à faire les pâtes aux grands-mères algériennes et en retour elles apprenaient à faire le couscous, je n’ai vraiment que des bons souvenirs, ça se chambrait gentiment. Même mon grand-père m’appelait « sale macaroni » et c’était toujours affectueux ».

Les années et l’éloignement géographique ont changé son regard sur la Lorraine : « Lorsque j’ai écrit la première version du livre, je vivais à Villerupt, cette version manquait peut-être de tendresse et de nostalgie pour le monde ouvrier ». Vision embuée par un quotidien « de béton, de grisaille et de rouille, quelque chose en fin de cycle ». « Aujourd’hui, avec le recul, je vois mieux le côté positif et la chaleur humaine ». Le voilà désormais, depuis son bord d’océan, à l’assaut d’une amnésie. Il redoute l’abandon de l’église de fer de Crusnes (54), dans le Pays-Haut, et alerte les médias. L’église Sainte-Barbe, aperçue dans le film Les rivières pourpres, est unique en Europe. Intégralement en fer, la famille De Wendel la bâtit à la fin des années trente comme un prototype d’église rapidement sur pied pour les terres de mission, l’Afrique notamment. Aujourd’hui propriété de la styliste Leonor Scherrer, abîmée et abandonnée, elle s’élève pourtant, fière et belle, en symbole. L’emblème d’un passé, auquel les habitants restent attachés, possiblement d’un futur.

Jérémy Bracone tire les sonnettes, et bientôt celle de Stéphane Bern (si quelqu’un veut bien lui donner son 06). « Je verrais bien ici un centre d’art, on est à mi-chemin entre Pompidou-Metz et les musées luxembourgeois, il aurait vraiment sa place ». À suivre.