L’ENTRETIEN AVEC JEAN-PIERRE MASSERET (PARTI SOCIALISTE) – PRÉSIDENT SORTANT DU CONSEIL RÉGIONAL DE LORRAINE 

MASSERET-2-(©Mensuel-L'Estrade)

Jean-Pierre Masseret repart en campagne pour les élections régionales de décembre prochain.(©Mensuel-L’Estrade)

Président sortant du Conseil régional de Lorraine, Jean-Pierre Masseret est le chef de file du PS aux élections régionales de décembre. Comme partout en France, l’affaire ne s’annonce pas simple pour les socialistes. Mais le sénateur lorrain affirme avoir un avantage de taille par rapport à ses adversaires en se disant porteur d’un projet d’avenir pour le territoire…

À 71 ans, vous repartez en campagne. Siéger au Sénat ne vous suffisait pas ?

C’est effectivement un nouveau challenge. Je pense avoir une fraîcheur d’esprit qui me permet aujourd’hui encore d’être « dans le coup ». Intellectuellement, ça va. Physiquement, je me porte bien. Je suis peut-être également le seul à avoir une véritable vision d’avenir, un projet pour les habitants et le territoire, pour le XXIème siècle. Alors j’y vais.

Quels sont les principaux axes de cette vision ?

Elle vise à répondre aux enjeux du XXIème siècle. Primo, l’avenir de la planète implique un nouveau modèle économique qui prenne en compte l’environnement et le développement durable. Si chacun reste sur son petit territoire, si on continue à privilégier une gestion libérale et financière de l’économie, on ne s’en sortira pas. Il faut réinventer le modèle et la dimension « grande région » est pertinente pour y parvenir. Ensemble, et j’y associe volontiers nos voisins immédiats (les pays frontaliers), nous disposons d’un excellent écosystème (universités, laboratoires, entreprises …) qu’il convient de valoriser par une mise en réseau. Secundo, il faut réussir la connexion au numérique. Les nouvelles technologies vont totalement bouleverser la société. C’est déjà le cas dans le monde du travail, d’ici 5 ans, 50% des emplois existant auront changé, mais les nouvelles technologies vont modifier la donne dans tous les domaines : travail, mobilité, santé, formation… C’est la vie des gens qui va changer, qui va durablement se transformer, qu’on le veuille ou pas. Il est fondamental pour notre territoire de rassembler, d’animer, de mutualiser, de connecter les habitants, les entreprises et les acteurs publics autour de ces enjeux.

Les sondages valent ce qu’ils valent. Mais pour le Parti Socialiste, cela s’annonce visiblement compliqué tout de même. Non ?

Personne ne peut dire, aujourd’hui, quelle sera la réaction des électeurs. Si leur unique ambition est de sanctionner le Parti Socialiste, il est clair que je vais avoir du mal à convaincre. En revanche, si comme je l’espère, les Lorrains, les Alsaciens et les Champardennais se focalisent sur l’avenir de leur nouveau territoire commun, alors tout est possible. À moi de réussir à convaincre, tout particulièrement les abstentionnistes. À moi et à toute l’équipe qui m’entoure et que j’ai choisie. J’ai désigné des leaders pour aller à la bagarre, pour débattre, échanger et expliquer aux électeurs notre projet, et cela en allant à leur rencontre, sur leur territoire. Il faut faire le boulot et rétablir la confiance. La politique de gauche dans la région sera différente de celle pratiquée à l’échelon national.

À propos d’équipe, vous avez l’intention de vous ouvrir à gauche. Où en êtes-vous dans vos démarches ?

Je vais effectivement élargir mes listes. L’ouvrir aux écologistes qui ne veulent pas des thèses autonomistes du parti. Et ils sont nombreux dans ce cas dans cette nouvelle région, sauf en Lorraine. Je m’adresserai à tous les partis de gauche, notamment aux communistes qui, selon moi, font une grave erreur en s’attachant à vouloir détruire le PS pour prendre sa place. Quand le PS est fort, les communistes sont faibles mais quand le PS est faible, les communistes le sont davantage encore. Mélenchon vocifère dans le vide, Cécile Duflot est obsédée par les présidentielles et tant pis si le EELV éclate en cours de route. Ces politiques sont dans le refus du réel à l’heure où il convient de mettre les mains dans le cambouis. À mes yeux, la division de la gauche est totalement irrationnelle. Je ne pense pas être le seul à le penser. Un petit mot sur le camp d’en face, également. Les Républicains et les revanchards de Sarkozy n’ont absolument rien à proposer et du côté du FN, c’est pire encore. Non seulement Philippot refuse le réel mais en plus il n’en a strictement rien à cirer du territoire.

Une vision, une équipe, des alliés potentiels. Mais concrètement que proposez-vous et comment comptez-vous vous y prendre pour faire passer vos messages ?

Comme je l’indiquais précédemment, il est important de faire comprendre aux électeurs que la taille de cette nouvelle région est la bonne pour enclencher des projets et apporter des réponses aux regards des enjeux qui nous attendent. Il convient aussi de rassurer les gens. Au premier janvier 2016, il ne faut pas s’attendre à un grand chambardement. Il ne va rien se passer. Rien ne doit bouger en ce qui concerne la relation entre la Région et les habitants avant 2018. L’année 2017 doit être mise à profit pour définir les orientations, un schéma d’avenir, mais également apporter des réponses concrètes à des besoins. En ce qui me concerne, par exemple, je tiens à ce que tous les habitants de cette nouvelle région soient installés à moins de 30 minutes en voiture d’une structure du Conseil régional. Il faut entretenir une relation de proximité, une Région forte et une Région proche. Cela implique, aussi, de donner le pouvoir aux territoires, aux 57 bassins de vie qui composent la nouvelle région. Le Bitcherland n’est pas Charleville-Maizières, Colmar n’est pas Troyes. Les intercommunalités et la Région doivent davantage collaborer. Je veux régénérer la démocratie, je ferai d’ailleurs appel aux citoyens par tirage au sort pour que les habitants aient leur mot à dire dans les décisions importantes. Idem avec les entreprises, ce n’est pas à moi de penser pour les entrepreneurs et de leur dire ce qu’il convient de faire. Je donne un cap. Aux chefs d’entreprises de me dire comment, compte tenu des enjeux et des réalités de leur territoire, la Région peut les aider, leur fournir des outils adaptés pour avancer localement via des projets « sur mesure ». Plus généralement, un effort tout particulier sera, bien entendu, fait en direction des filières sur lesquelles il importe d’investir car elles sont d’avenir : l’énergie, les métaux, l’agroalimentaire… 1+1+1 ne doit pas faire 3 mais 4 ou 5. C’est possible.

Quid de la liste PS à l’issue du premier tour ?

On verra bien. Mais ce qui est certain c’est qu’il n’est pas question de se retirer et de ne pas avoir d’élus socialistes dans l’hémicycle. On se maintiendra donc au second tour, pas de doute là-dessus. Si le FN est en passe de l’emporter, je prendrai mes responsabilités et déciderai, seul, au soir du premier tour de comment il conviendra d’agir.

Vous êtes président sortant de l’actuelle assemblée régionale, en Lorraine. Vos adversaires ne manquent pas de commenter votre bilan. Vous, vous en dites quoi de votre action à la tête de la Région ?

On va me reprocher les investissements en faveur de Skylander mais en oubliant de préciser que j’ai été victime d’une escroquerie et que le gouvernement de l’époque (Sarkozy) me soutenait sur ce dossier. En indiquant, aussi, que j’avais promis 1 000 emplois sur Chambley mais sans souligner que j’ai tout de même réussi à en créer 400 et que d’autres suivront. « On va me reprocher les investissements en faveur de Skylander mais en oubliant de préciser, que j’ai été victime d’une escroquerie et que le gouvernement de l’époque (Sarkozy) me soutenait sur ce dossier.« En ce qui concerne le dossier Vandières, même si le débat public a largement été politisé, j’ai respecté mes engagements à l’issue de la consultation publique. Pour moi Vandières n’est pas définitivement enterrée. C’est même le contraire, cette gare se fera car on va s’apercevoir qu’elle manque au cœur de la Lorraine et de la nouvelle grande région. Même les élus qui ont voté contre, finiront par voter pour qu’elle se fasse. J’en suis persuadé. Mon bilan, c’est également d’avoir fait en sorte que le Conseil Régional ne soit plus perçu comme un guichet ou une tirelire, mais un interlocuteur et un acteur du développement. C’est également des investissements et des projets dans des domaines comme le transport, le TER ou la formation, des mécanismes innovants en faveur des associations afin de garantir toujours plus de cohésion sociale, des investissements, dès 2004, pour développer la société de l’innovation et de la connaissance, de la contractualisation, unique en France, avec la chaîne consulaire. J’ai également réalisé la politique territoriale qui s’est accompagnée de différents contrats et plans, à commencer par le Pacte Lorraine qui se terminera en 2016. Dans le contrat de plan État-Région, la Région investit 123 millions d’euros en faveur des territoires.

Bref, pour résumer, vous êtes satisfait…

Tout n’est certainement pas parfait mais je pense avoir fait preuve de pragmatisme et de réalisme. Je suis un type de raison, je ne bricole pas. Alors c’est vrai que c’est parfois difficile pour moi de travailler avec de tels tempéraments et plus encore de négocier avec eux.

Vous avez indiqué, en août dernier, que vous étiez contre l’introduction de la Charte Européenne des Langues régionales et minoritaires dans la Constitution, comme le souhaite François Hollande. Ce qui n’a pas manqué de provoquer l’ire des défenseurs du platt ou de l’alsacien. Vous restez campé sur votre position ?

Je ne suis pas absolument pas contre les langues régionales contrairement à ce d’aucuns prétendent. Je suis Français et la langue de mon pays est le français. Je considère à ce titre que l’introduction de la Charte Européenne des Langues régionales et minoritaires dans la Constitution, est une mauvaise idée. Je pense d’ailleurs que cela ne se fera pas. Voilà. Point à la ligne.

L’autre Grande Région, celle qui nous lie à nos voisins luxembourgeois, rhénans-palatins, sarrois et wallons peine à émerger. Vous avez présidé son Sommet pendant deux ans, avez-vous le sentiment d’avoir œuvré favorablement à sa construction ?

Je suis favorable au développement des relations transfrontalières, j’ai même créé un service dédié à cela au sein du Conseil régional. À l’échelon transfrontalier, les choses avancent doucement, trop doucement parfois, mais nous avons progressé ensemble. Cela se traduit notamment par différents programme bilatéraux dans des domaines comme la santé, l’université, la mobilité… La nouvelle région ne sera d’ailleurs pas un frein à ce développement transfrontalier, l’Alsace étant en relation avec la Suisse et le Bade-Wurtemberg, la Champagne-Ardenne avec la Wallonie, il y a matière à le renforcer. À nous de consolider cet espace transfrontalier élargi, de développer des projets et d’aller les défendre y compris à Bruxelles. Je préférerai toujours un Lorrain qui travaille au Luxembourg à un Lorrain au chômage.

Propos recueillis par Fabrice Barbian et Aziz Mébarki